Un vent frais fait frémir les sapins sur les pentes, Ride, au creux du vallon, l’eau du lac endormi, Et vers le mont drapé de vapeurs à demi Va, gonflé du parfum des sauges et des menthes.
Une invisible main lève, comme une mante, De l’épaule du pic frileux le brouillard gris ; Sur le pas du Berger, un troupeau de cabris, Cornes hautes, au flanc des rochers bruns, serpente.
Et le ciel est un champ immense de bleuets Où la brise éparpille un vol blanc de duvets ; Or, le temps est venu de la moisson florale :
Le char des moissonneurs entre dans le sillon, Et le monde ébloui voit, dans un tourbillon, Tourner le moyeu d’or de la roue aurorale.
Auprès de la fenêtre aux rideaux de coton La table de sapin, blanche et bien équarrie ; Le dressoir aux vieux plats où des amants se rient Des injures du temps, sous un galant dicton ;
Balançant lentement son disque de laiton L’horloge entre Joseph et la Vierge Marie Et, pris entre sa gaine et la tapisserie, L’almanach rapporté du chef-lieu de canton ;
Un globe au milieu d’un bahut qui se cironne, Où des fleurs d’oranger jaunissent en couronne ; Un lit large et profond aux rideaux étouffants,
Où meurent les aïeux, où naissent les enfants, Et creusant de son poids la couverture bleue, Un chat rouge qui dort le museau sous sa queue.
Dans sa forge, antre noir où la flamme est pareille À la rouge splendeur des ronds soleils d’hiver, Vers l’enclume qui tinte aux chocs du marteau clair Il se penche, vermeil dans sa barbe vermeille.
Tordant en arc fendu le fer double des bœufs, Battant la faux qui sonne et d’où part l’étincelle, Il prépare, et son front éclatant en ruisselle, Le deuil qui suit la fauche aux flancs des tucs herbeux.
Juin commence et la nuit descend, pure. Il persiste Un peu du couchant mort dans le ciel presque triste. Plus de pâtre attardé et le vide est total.
Et grandi d’être seul, le faure qui s’obstine Semble, sculpté du feu dont l’ardeur le patine, Un dieu de bronze neuf prêt pour le piédestal.
La petite Nanon, à la rose frimousse, A conduit dans le val herbu sa vache rousse, Qui broute le gazon sous les grands peupliers. Les chèvres, les agneaux, les boucs et les béliers, Dans les ombreux sentiers, parmi les vertes mousses, Folâtrent et s’en vont broutant les jeunes pousses, Tout le long des taillis épais et des buissons, Où merles et linots égrènent leurs chansons.
Nanon aura douze ans aux prochaines vendanges ; Son fichu de velours est tout garni de franges, Et sa coiffe lui sied certes mieux qu’un chapeau ; Sa joue a la fraîcheur d’une rose, sa peau Est blanche comme un lys que vient frôler l’abeille ; Et sa bouche est à la fraise des bois pareille, Quand au soleil de mai le matin dans l’aiguail, Elle brille comme une perle de corail...
À l’ombre d’une haie en fleur elle est assise, Et dans ses blonds cheveux que caresse la brise, Elle a mis des bleuets et de blancs liserons... Sa vache rousse est là, dans l’herbe ; ses yeux ronds Qui vous fixent parfois avec mélancolie, Sont doux ; et de bon lait sa mamelle est remplie. Ses cornes sur son front forment comme un croissant, Or, elle suit l’enfant d’un regard caressant ; Et, quand de son côté Nanon tourne la tête, On voit soudain briller les doux yeux de la bête.
Le moulin délaissé depuis plusieurs années, De son vieux Farinel semble porter le deuil. L’Héritier dédaigneux en a fermé le seuil, Tout cela n’est pour lui que choses surannées.
Surannés, ces longs bras où s’engouffrait le vent, Que l’hiver transformait en palettes d’hermines, Dans le logis désert l’Oubli vainqueur chemine, Il rôde, à pas feutrés, des meules à l’auvent.
Surannés, ces habits, ce grand bonnet rustique, Du pauvre Farinel qu’éveillait le matin. Les sacs de grain étaient son grec et son latin, Tout restait calme joie en son long rêve antique.
Ce rêve se bornait au talus de gazon D’où le blé ressortait belle farine blanche : La figure poudrée et le poing sur la hanche Il regardait le soir descendre à l’horizon.
Ministre de Cérès qui fait la moisson blonde Il aimait ce tableau qu’aimèrent ses aïeux, Dans sa vieille routine il était orgueilleux De bien moudre le blé, grand nourricier du monde,
Survivant d’un autre âge, il ne s’occupait pas D’un gain plus élevé, d’un travail plus facile. Au premier chant du coq il se levait docile Sans voir qu’une grande Ombre accompagnait ses pas.
Cette ombre un jour glaça le souffle sur sa bouche, Le logis animé devint silencieux, L’Héritier le lorgnant d’un air insoucieux, Murmura : « Rien ne vaut la peine que j’y touche
« Moulin, tes bras falots pourront dormir longtemps, « Tes murs seront bientôt une affreuse masure, « Ainsi qu’un vêtement fendu, rongé d’usure, « Tu subiras tout seul les insultes du Temps.
« Le Village à tes pieds, s’étoile de lumière, « Nulle électricité n’illumine ton front, « Débris des jours passés, pardonne mon affront, « Ma vie en deviendrait beaucoup trop coutumière ».
Pauvre vieux Farinel, ennemi du Progrès, Tu ne connaissais pas cet Héritier avide Qui t’oublia si vite et dont la main trop vide N’a pas su t’effeuiller une fleur de regrets.
Ô paysans, aimez la terre, les guérets Où votre bras musclé s’acharne, où votre torse Livre aux baisers du vent le hâle de l’écorce, Où votre faim s’apaise aux rustiques brouets.
Ne la quittez jamais, la terre ; les regrets Suivraient de près, hélas ! la miroitante amorce ; La terre est le facteur puissant de votre force, Elle épure le sang qui bat sous vos droguets.
Tandis qu’en votre ciel, terne ou bleu, toujours vibre Ce grand frémissement qui dit : « Homme, sois libre », Des clartés de l’aurore aux couchants assoupis.
Pour le cœur qui s’éveille et pour l’âme lassée S’élève du sillon avec l’or des épis La chaste floraison de la Bonne Pensée.
Quatre murs qu’un vieux toit de moins en moins abrite Sur qui la mousse a mis son reflet vert-pourpré : C’est une grange, vieille, et presque trop petite Pour contenir le foin fauché sur un seul pré Mais où grimpe la clématite.
Elle est comme enfouie au milieu des buissons, Des herbes de printemps, des ronces, des orties, Avec leurs têtes qui frôlent de leurs frissons Le toit conique, et bas, et dont maintes parties Ne recouvrent plus les moissons.
Elle est seule, perdue, autour aucune ferme. Avec ses ais disjoints et ses vieux bois pourris Au dessous c’est l’étable ; entre les pavés germe Un grain de blé dont les fruits, là, seront flétris Avant qu’ils arrivent à terme.
Le jour, la nuit, qu’il fasse chaud, qu’il fasse froid, La bise entre en sifflant fraîche, rageuse, vive : Comme elle arrache ’un son aux cloches du beffroi, Son souffle fait vibrer le portail en ogive, Et danse autour d’un timon droit.
Depuis longtemps, la vie a quitté cette étable Avec ses chants, ses cris, et ses longs beuglements, Elle n’est maintenant, hélas ! plus habitable Et l’oiseau de nuit seul avec ses hurlements 1 Réveille un écho lamentable.
Au dessus, dans la grange, on met encor le foin Que de robustes gars fauchent sur la prairie ; On y rentre alors grise, et mûre, et sèche à point, L’herbe à qui le soleil bût la sève fleurie, Et qui calfeutre chaque coin.
Elle revient pendant deux jours à sa jeunesse La grange ; les bœufs roux piétinent son plancher, Et les chars, avec un certain air de noblesse Déversent lentement aidés par le vacher, Le lourd fardeau de leur richesse.
Puis, lorsque la moisson très bonne par hasard, Ne peut complète entrer dans les granges modernes, Aux toits d’un gris bleuté comme un toit de bazar, On couche le surplus sous les chaumes arvernes Où s’ensoleille un gros lézard.
Du seuil herbeux l’on voit les vieux dômes de lave Qu’illumine l’aurore et dore le couchant, Le genêt qui fleurit sur la terre qu’il brave, Et les rocs dénudés d’où s’élève le chant Du pâtre à la voix chaude et grave.
Je l’aime, cette grange, au cachet vieux, brutal, Et bien souvent, matin ou soir, j’ouvre sa porte : Car j’y sens mieux qu’ailleurs l’air du pays natal Cet air toujours si pur dont chaque souffle apporte Les senteurs des monts du Cantal.
Vers initial : Et l’oiseau de nuit seul par ses hurlements ; l’auteur a peut-être voulu mettre le mot nuit en diérèse, mais j’ai modifié le vers pour seoir à la bonne métrique. ↩︎