Poésie du terroir • Élite rustique


  • Angély Andrieu • La moisson bleue | Les rendez-vous du vers

    La moisson bleue

    Angély Andrieu


    Un vent frais fait frémir les sapins sur les pentes,
    Ride, au creux du vallon, l’eau du lac endormi,
    Et vers le mont drapé de vapeurs à demi
    Va, gonflé du parfum des sauges et des menthes.

    Une invisible main lève, comme une mante,
    De l’épaule du pic frileux le brouillard gris ;
    Sur le pas du Berger, un troupeau de cabris,
    Cornes hautes, au flanc des rochers bruns, serpente.

    Et le ciel est un champ immense de bleuets
    Où la brise éparpille un vol blanc de duvets ;
    Or, le temps est venu de la moisson florale :

    Le char des moissonneurs entre dans le sillon,
    Et le monde ébloui voit, dans un tourbillon,
    Tourner le moyeu d’or de la roue aurorale.
  • Louis Duplain • Intérieur paysan | Les rendez-vous du vers

    Intérieur paysan

    Louis Duplain


    Auprès de la fenêtre aux rideaux de coton
    La table de sapin, blanche et bien équarrie ;
    Le dressoir aux vieux plats où des amants se rient
    Des injures du temps, sous un galant dicton ;

    Balançant lentement son disque de laiton
    L’horloge entre Joseph et la Vierge Marie
    Et, pris entre sa gaine et la tapisserie,
    L’almanach rapporté du chef-lieu de canton ;

    Un globe au milieu d’un bahut qui se cironne,
    Où des fleurs d’oranger jaunissent en couronne ;
    Un lit large et profond aux rideaux étouffants,

    Où meurent les aïeux, où naissent les enfants,
    Et creusant de son poids la couverture bleue,
    Un chat rouge qui dort le museau sous sa queue.
  • Édouard Michaud • Le faure | Les rendez-vous du vers

    Le faure

    Édouard Michaud


    Dans sa forge, antre noir où la flamme est pareille
    À la rouge splendeur des ronds soleils d’hiver,
    Vers l’enclume qui tinte aux chocs du marteau clair
    Il se penche, vermeil dans sa barbe vermeille.

    Tordant en arc fendu le fer double des bœufs,
    Battant la faux qui sonne et d’où part l’étincelle,
    Il prépare, et son front éclatant en ruisselle,
    Le deuil qui suit la fauche aux flancs des tucs herbeux.

    Juin commence et la nuit descend, pure. Il persiste
    Un peu du couchant mort dans le ciel presque triste.
    Plus de pâtre attardé et le vide est total.

    Et grandi d’être seul, le faure qui s’obstine
    Semble, sculpté du feu dont l’ardeur le patine,
    Un dieu de bronze neuf prêt pour le piédestal.
  • Auguste Gaud • Nanon et sa vache | Les rendez-vous du vers

    Nanon et sa vache

    Auguste Gaud


    La petite Nanon, à la rose frimousse,
    A conduit dans le val herbu sa vache rousse,
    Qui broute le gazon sous les grands peupliers.
    Les chèvres, les agneaux, les boucs et les béliers,
    Dans les ombreux sentiers, parmi les vertes mousses,
    Folâtrent et s’en vont broutant les jeunes pousses,
    Tout le long des taillis épais et des buissons,
    Où merles et linots égrènent leurs chansons.

    Nanon aura douze ans aux prochaines vendanges ;
    Son fichu de velours est tout garni de franges,
    Et sa coiffe lui sied certes mieux qu’un chapeau ;
    Sa joue a la fraîcheur d’une rose, sa peau
    Est blanche comme un lys que vient frôler l’abeille ;
    Et sa bouche est à la fraise des bois pareille,
    Quand au soleil de mai le matin dans l’aiguail,
    Elle brille comme une perle de corail...

    À l’ombre d’une haie en fleur elle est assise,
    Et dans ses blonds cheveux que caresse la brise,
    Elle a mis des bleuets et de blancs liserons...
    Sa vache rousse est là, dans l’herbe ; ses yeux ronds
    Qui vous fixent parfois avec mélancolie,
    Sont doux ; et de bon lait sa mamelle est remplie.
    Ses cornes sur son front forment comme un croissant,
    Or, elle suit l’enfant d’un regard caressant ;
    Et, quand de son côté Nanon tourne la tête,
    On voit soudain briller les doux yeux de la bête.
  • Blanche Tisseire • L’Héritage du vieux Farinel | Les rendez-vous du vers

    L’Héritage du vieux Farinel

    Blanche Tisseire


    Le moulin délaissé depuis plusieurs années,
    De son vieux Farinel semble porter le deuil.
    L’Héritier dédaigneux en a fermé le seuil,
    Tout cela n’est pour lui que choses surannées.

    Surannés, ces longs bras où s’engouffrait le vent,
    Que l’hiver transformait en palettes d’hermines,
    Dans le logis désert l’Oubli vainqueur chemine,
    Il rôde, à pas feutrés, des meules à l’auvent.

    Surannés, ces habits, ce grand bonnet rustique,
    Du pauvre Farinel qu’éveillait le matin.
    Les sacs de grain étaient son grec et son latin,
    Tout restait calme joie en son long rêve antique.

    Ce rêve se bornait au talus de gazon
    D’où le blé ressortait belle farine blanche :
    La figure poudrée et le poing sur la hanche
    Il regardait le soir descendre à l’horizon.

    Ministre de Cérès qui fait la moisson blonde
    Il aimait ce tableau qu’aimèrent ses aïeux,
    Dans sa vieille routine il était orgueilleux
    De bien moudre le blé, grand nourricier du monde,

    Survivant d’un autre âge, il ne s’occupait pas
    D’un gain plus élevé, d’un travail plus facile.
    Au premier chant du coq il se levait docile
    Sans voir qu’une grande Ombre accompagnait ses pas.

    Cette ombre un jour glaça le souffle sur sa bouche,
    Le logis animé devint silencieux,
    L’Héritier le lorgnant d’un air insoucieux,
    Murmura : « Rien ne vaut la peine que j’y touche

    « Moulin, tes bras falots pourront dormir longtemps,
    « Tes murs seront bientôt une affreuse masure,
    « Ainsi qu’un vêtement fendu, rongé d’usure,
    « Tu subiras tout seul les insultes du Temps.

    « Le Village à tes pieds, s’étoile de lumière,
    « Nulle électricité n’illumine ton front,
    « Débris des jours passés, pardonne mon affront,
    « Ma vie en deviendrait beaucoup trop coutumière ».

    Pauvre vieux Farinel, ennemi du Progrès,
    Tu ne connaissais pas cet Héritier avide
    Qui t’oublia si vite et dont la main trop vide
    N’a pas su t’effeuiller une fleur de regrets.
  • Emmanuel Auréjac • Aux paysans | Les rendez-vous du vers

    Aux paysans

    Emmanuel Auréjac


    Ô paysans, aimez la terre, les guérets
    Où votre bras musclé s’acharne, où votre torse
    Livre aux baisers du vent le hâle de l’écorce,
    Où votre faim s’apaise aux rustiques brouets.

    Ne la quittez jamais, la terre ; les regrets
    Suivraient de près, hélas ! la miroitante amorce ;
    La terre est le facteur puissant de votre force,
    Elle épure le sang qui bat sous vos droguets.

    Tandis qu’en votre ciel, terne ou bleu, toujours vibre
    Ce grand frémissement qui dit : « Homme, sois libre »,
    Des clartés de l’aurore aux couchants assoupis.

    Pour le cœur qui s’éveille et pour l’âme lassée
    S’élève du sillon avec l’or des épis
    La chaste floraison de la Bonne Pensée.

  • Raymond Bastid • La vieille grange | Les rendez-vous du vers

    La vieille grange

    Raymond Bastid


    Quatre murs qu’un vieux toit de moins en moins abrite
    Sur qui la mousse a mis son reflet vert-pourpré :
    C’est une grange, vieille, et presque trop petite
    Pour contenir le foin fauché sur un seul pré
    Mais où grimpe la clématite.

    Elle est comme enfouie au milieu des buissons,
    Des herbes de printemps, des ronces, des orties,
    Avec leurs têtes qui frôlent de leurs frissons
    Le toit conique, et bas, et dont maintes parties
    Ne recouvrent plus les moissons.

    Elle est seule, perdue, autour aucune ferme.
    Avec ses ais disjoints et ses vieux bois pourris
    Au dessous c’est l’étable ; entre les pavés germe
    Un grain de blé dont les fruits, là, seront flétris
    Avant qu’ils arrivent à terme.

    Le jour, la nuit, qu’il fasse chaud, qu’il fasse froid,
    La bise entre en sifflant fraîche, rageuse, vive :
    Comme elle arrache ’un son aux cloches du beffroi,
    Son souffle fait vibrer le portail en ogive,
    Et danse autour d’un timon droit.

    Depuis longtemps, la vie a quitté cette étable
    Avec ses chants, ses cris, et ses longs beuglements,
    Elle n’est maintenant, hélas ! plus habitable
    Et l’oiseau de nuit seul avec ses hurlements 1
    Réveille un écho lamentable.

    Au dessus, dans la grange, on met encor le foin
    Que de robustes gars fauchent sur la prairie ;
    On y rentre alors grise, et mûre, et sèche à point,
    L’herbe à qui le soleil bût la sève fleurie,
    Et qui calfeutre chaque coin.

    Elle revient pendant deux jours à sa jeunesse
    La grange ; les bœufs roux piétinent son plancher,
    Et les chars, avec un certain air de noblesse
    Déversent lentement aidés par le vacher,
    Le lourd fardeau de leur richesse.

    Puis, lorsque la moisson très bonne par hasard,
    Ne peut complète entrer dans les granges modernes,
    Aux toits d’un gris bleuté comme un toit de bazar,
    On couche le surplus sous les chaumes arvernes
    Où s’ensoleille un gros lézard.

    Du seuil herbeux l’on voit les vieux dômes de lave
    Qu’illumine l’aurore et dore le couchant,
    Le genêt qui fleurit sur la terre qu’il brave,
    Et les rocs dénudés d’où s’élève le chant
    Du pâtre à la voix chaude et grave.

    Je l’aime, cette grange, au cachet vieux, brutal,
    Et bien souvent, matin ou soir, j’ouvre sa porte :
    Car j’y sens mieux qu’ailleurs l’air du pays natal
    Cet air toujours si pur dont chaque souffle apporte
    Les senteurs des monts du Cantal.
    1. Vers initial : Et l’oiseau de nuit seul par ses hurlements ; l’auteur a peut-être voulu mettre le mot nuit en diérèse, mais j’ai modifié le vers pour seoir à la bonne métrique. ↩︎

powered by Advanced iFrame

Avatar de Aurélien Ridon du Mont aux Aigles

Aurélien Ridon du Mont aux Aigles

Fondateur des Rendez-vous du vers

Article épinglé

Auteurs

Achille Millien (3) Adolphe Hardy (1) Adrianus Feydel (1) Alfred Descarries (2) Alphonse Bourgoin (1) Andréa Devidal (1) André Lemoyne (1) Angély Andrieu (1) Arsène Chevry (1) Arsène Vermenouze (1) Auguste-Pierre Garnier (1) Auguste Gaud (5) Aurélien Ridon du Mont aux Aigles (14) Blanche Lamontagne (2) Blanche Tisseire (1) Charles Argentin (3) Charles Baussan (2) Charles Boulen (2) Charles Chalmette (2) Claude Morlaine (1) Daniel Sivet (2) Edmond Sautereau (1) Edouard Bourgine (1) Edouard Michaud (19) Emile du Tiers (1) Emile Ginet (1) Emile Raguin (2) Emmanuel Auréjac (1) Emmanuel Vitte (8) Etienne Marcenac (2) Francis Clerc (3) Francis Yard (1) Georges Quiquemelle (2) Henri Pauthier (6) Henry Maystre (1) Henry Muchart (2) Jacques Martel (1) Jean-Baptiste Tricard (2) Jean Le Sage (1) Jean Rebier (2) Joseph Bosc (1) Joseph Pomès (2) Joseph Rousse (2) Jules Alby (1) Jules Breton (1) Jules Mayor (2) Louis Duplain (3) Louis Fevez (1) Louis Mercier (2) Lucie-Edwige Mayen (1) Lucien Paté (1) Lud. Jan (1) Léon Boyer (3) Léonce Depont (4) Léon Duvauchel (1) Marguerite Milon (1) Marie Dauguet (12) Mathilde de Marliave (1) Maurice-Charles Marchand (1) Maurice Valette (1) Nérée Beauchemin (1) Paul Barbier (4) Paul Hauchecorne (1) Paul Pionis (1) Philémon Savory (1) Raoul Toscan (1) Raymond Bastid (1) René Darpentigny (2) René Hyvert (1) Robert Milliat (1)

Flux RSS du podcast

Sélections

Derniers articles

Articles les plus consultés

Archives du blog

Charles Argentin (1897-1919)

Louis Duplain (1861-1931)

Louis Fevez (1885-1949)

Auguste Gaud (1857-1924)

Lud. Jan (1864-1894)

Blanche Lamontagne (1889-1958)

Étienne Marcenac (1874-1956)

Jules Mayor (1877-1966)

Édouard Michaud (1876-1935)

Henry Muchart (1873-1954)

Henri Pauthier (1859-1924)

Georges Quiquemelle (1863-1936)

Jean Rebier (1879-1966)

Raoul Toscan (1884-1946)

Arsène Vermenouze (1850-1910)

Emmanuel Vitte (1849-1928)


Flux RSS du blog



2 752 visites

© ℗ 2023-2026



Les rendez-vous du vers : l’élite rustique © ℗ 2023-2026