Le roulier
Édouard Michaud
Certe, il dût être bon de s’en aller jadis,
Franc roulier revêtu de sa blouse très bleue,
Libre et le savourant à toute heure et par lieue,
Charme riant ou dur de mon petit pays.
On se levait l’été bien avant l’aube, rude
Et la botte accrochant le cailloutis des cours,
Et les chevaux liés entre les brancards lourds,
On partait à travers l’obscure solitude.
Puis le soleil montait, lingot éblouissant,
Et l’aurore effeuillait sur l’eau grise ses roses,
Et notre homme assistait à l’éveil lent des choses,
De l’heure merveilleuse habituel passant.
Puis c’étaient le matin tout frémissant d’abeilles,
L’aveuglante clarté plus chaude aux coins d’ajoncs,
Et ces errants experts à façonner les joncs
Qu’on rencontre porteurs de fragiles corbeilles.
Le roulier essuyait son grand front lumineux,
Déboutonnait son col et retroussait ses manches,
Et pour chasser les taons suceurs, coupait des branches
Qu’il fixait aux harnais à l’endroit de leurs nœuds.
Il traversait des ponts très vieux, d’une seule arche,
Se mirant au cristal de ruisseaux smaragdins,
Et cinglait l’air parfois de claquements soudains
Ou sifflait en rêvant une chanson de marche.
Dans l’infini des champs, des arbres, des pâtis,
Il conduisait d’un poing viril sa carriole
Et voyait croître au ciel, taché de blanc qui vole,
Le cap noir de clochers apparus tout petits.
Il abordait un bourg endormi dans ses feuilles,
S’arrêtait à l’auberge et repartait gaillard
D’avoir mangé du pain frotté d’ail et de lard
Et lampé d’un vin gris qui se boit sans qu’on veuille.
Quelquefois, fatigué de la route, il gagnait
L’obscurité d’un chemin creux plein d’ombre verte,
Ou musait au seuil frais d’une chaumière ouverte,
Fruste et grise en son cadre éclatant de genêt.
Il avait tout ce qui nous enchante et nous berce :
L’étang lisse sabré de roseaux sveltes, l’air
Tout embaumé des bois houleux comme la mer,
Lorsque le vent du sud les frappe avec l’averse ;
L’abrupt rocher d’où pend la ronce, le miroir
De la source qui stagne entre deux touffes d’herbe,
Et le tragique automne où la bise est acerbe
Et le douillet hiver fait de blanc et de noir.
Il avait la rencontre heureuse, à la fontaine,
De la vierge qui rit, profil clair, front nimbé,
Et dans le soir pieux des monts pensifs tombé
La maison du repos ne s’offrant plus lointaine.
Et précédé d’un bruit gazouilleur de grelots,
Il arrivait devant la porte où l’on dételle,
Quand l’ample lune émerge au ciel qui se constelle
Et qu’aux tucs bleus grandit le frisson des bouleaux.
Ivre du beau chemin parcouru, le teint rouge,
Ses deux chevaux, ses compagnons, dûment soignés,
Dans la salle aux rideaux peints de bouquets fanés
Et que hante un tic-tac de balancier qui bouge ;
Sous le chalel semblable à quelque nef d’or roux,
Il s’attablait, la dent avide et la voix haute,
Et taquinant sa fille ou causant avec l’hôte,
Mastiquait comme un ogre et buvait comme un trou.
Et bien lesté de très succulente provende,
À l’heure recueillie où la pipe s’éteint,
Il s’en allait dormir jusqu’au petit matin
Entre de rudes draps parfumés de lavande.

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