Le vieux moulin velu, baigné de lune rose, S’endort. Entre ses murs, aucun choc de blutoir Et l’immobile roue dans sa fosse repose.
Les peupliers jaseurs ont cessé de mouvoir, Comme paralysés par quelle étrange hypnose ? Leur cime qu’une orfraie a choisi pour juchoir.
Comme il se tait mon cœur ! Un grand silence fuse Du canal sommeilleux et de sa fixité ; À peine un soupir trouble aux mousses de l’écluse ; Un crapeau languissant éteint son cri flûté.
Mais l’orfraie, tout à coup, dans cette nuit d’été, Et près de l’eau rosie comme une plaie contuse, Où le reflet du bois noirâtrement infuse, Jusqu’aux astres répand son sanglot exalté.
L’ancienne croix percluse à la croisée des routes Qui tend ses bras de mousse au gris de l’horizon ; Sur le chaume rasé que la lune veloute, Fume l’herbe qu’on brûle à l’arrière-saison.
Souffle, vent de douceur au travers de la plaine ; Il semble que tu aies peur de parler tout haut, Sous les yeux de la lune aux lueurs de phalène Qui emmèle ses feux aux branches des bouleaux.
La rivière aux clapotements charmants qui marche, Reflète les peupliers brumeux des pâquis Et voit danser la lune incertaine sous l’arche De ce vieux pont bossu dans la vase accroupi.
Deux chèvres, près de nous, front haut, broutent les ronces ; Mes coudes sur le dos basané du vieux pont, Je m’abandonne au songe où la glèbe s’enfonce, A celui de la lune en fuite sous les joncs.
Ce poème, malgré la monotonie que peuvent évoquer ses rimes suivies, est à mon sens l’un des meilleurs de Marie Dauguet. Il rappelle le grand poème Le roulier d’Édouard Michaud — ou inversement. Ces poèmes « à déroulement » et profondément rustiques sont sans doute ce qui s’est fait de plus noble, de plus hautain dans l’histoire de la poésie. Mon enregistrement ici n’est pas au sommet ; les poèmes de Marie Dauguet, Charles Argentin et Emmanuel Vitte, furent parmi les premiers desquels je fis des enregistrements, et dans celui-ci, je n’avais pas encor pleinement adopté la rythmique si propre à la plupart des poésies audio que j’ai produites par la suite.
Le voyage
Marie Dauguet
Je me souviens du vieux cheval trottant sans trève Tout efflanqué dans ses harnais, cheval de rêve Qui, dans un cliquetis de ferraille et d’écrous Et de grelots, heurtait du sabot les cailloux.
Voici les départs par les fraîches matinées, Le grand silence des plaines embruinées ; En marge des chemins humides, la luisante Floraison des panais desséchés et qu’argente
La rosée, et voici, avec leurs cimetières Aux murs blancs, l’abreuvoir et l’échoppe où l’on ferre, Les villages, les puits dormants sous les noyers Et le purin d’or fin qui cercle les fumiers.
Maléfique, le tourne-bride solitaire, Lépreux et vermoulu, assis près d’une ornière, Arbore dans le vent quelque branche de houx. Je me souviens de ce cliquetis des écrous,
Du vieux cheval étique et de son ombre folle Dansant sur le chemin que le soleil rissole, Des côtes qu’on montait à pied quand il soufflait Par trop. Je vois encor comment se déroulait
La grand’route poussiéreuse de Provenchère Ou de Saint-Blin, les peupliers dans la lumière Défilant au cri des essieux qui vous endort Et dessinant au bleu du ciel leurs flèches d’or.
Une charrue ouvre à plein soc la terre forte Sous l’élan des chevaux vigoureux qui l’emportent Et l’homme, un grand Lorrain, au bord du firmament, Fouaillant son attelage, superbement
Se dresse. Il est midi, on s’arrête à l’auberge, La cuisine est obscure avec son lit de serge, Sa grande cheminée et ses landiers noircis Où, surveillant le pot, un grand-père est assis.
Les gens étant aux champs, l’omelette à la crème On la bat et la soupe on la trempe soi-même Et l’on trouve suave en des verres épais Qu’on rince sur l’évier, un gros vin violet.
Et puis c’était le soir, la paix comme extatique Des forêts en Octobre et le mélancolique Encens qu’exhalaient vers les cœurs endoloris Les fossés vaseux et les champignons pourris.
Les hêtres s’effeuillaient. Toute une âme sauvage Respirait, et des mousses et des saxifrages Et des taillis tout dégouttants d’humidité Montait aux lèvres une odeur de nudité.
Le vieux cheval trottait ; les chevrotants fantômes Des brebis nous croisaient abandonnant les chaumes Mouillés et que la lune incertaine noyait ; Des seuils entrebâillés dans la nuit flamboyaient,
Et c’est le cœur serré que l’on attendait l’heure D’apercevoir au loin la très vieille demeure, De se blottir en la douceur, oiseaux errants, Du tiède nid qu’avaient tressé les grands-parents.
Sous le pin musical, pendant que ton troupeau Broute la sauge humide et tendre au bord de l’eau, Que l’agneau ramené vers sa mère qui bêle, S’attache avidement à sa lourde mamelle,
Sieds-toi, berger. Le soir empourpre le coteau Et suspend nos labeurs. Prends ta musette et mêle Aux murmures du pin, dont l’ombre bleue chancelle, À l’appel trébuchant et clair du cailleteau,
Ta chanson. Qu’elle exalte, en un mode archaïque, La sereine beauté de l’heure bucolique Et la douceur de vivre et la bonté des dieux,
Tandis que dans la plaine où notre œil se repose, Descendu de son char aux fulgurants essieux, Le soleil las s’endort sur la javelle rose.
La maison de granit qui luit comme du sel, Rêve, les volets clos, sous un lourd toit de chaume ; Rien qu’un branle de rouet dans la cuisine, auquel Font écho les fredons du rucher... — Tout embaume,
Le jasmin de la porte et les fruits du verger, Les roses s’effeuillant parmi l’herbe fauchée, Les brugnons mûrissant au long des espaliers Et, dans un coin, la menthe et l’anis par torchées.
Tout embaume en silence, et les touffes de buis, Et les œillets là-haut garnissant la faîtière, Et l’eau sombre qui dort au gouffre vert du puits, Où tremble un peu d’argent entre deux brins de lierre.