Les guérets sont à nu. Les blés aux fétus d’or, L’orge aux cils ondoyants, l’avoine aux longues franges, Tout, depuis quelques jours, est rentré dans les granges ; Seule, la fleur d’argent des blés-noirs reste encor.
Peut-être aperçoit-on, dans les campagnes vides, Portant de hauts bouquets sur leur faîte penchants, Quelques chars paresseux qui reviennent des champs, Si chargés qu’on dirait de vastes pyramides ;
Mais ce sont les derniers. Les glaneuses s’en vont, En chœur, par les sentiers bordés de folles herbes, Ramasser, çà et là, l’épi tombé des gerbes : On les voit se baisser, puis relever le front.
Et la paix, large, étend ses ailes dans l’air pur Troublé par le seul bruit des actives batteuses, Cependant que l’œil voit sur les fermes heureuses Des vols de pigeons blancs s’égrener dans l’azur.
L’aube, de son berceau de roses empourprées, Ouvre ses beaux regards humides et tremblants Et jette à pleines mains ses paillettes dorées Dans le ciel pur semé de légers flocons blancs. À peine réveillés, les charretiers superbes Mènent à l’abreuvoir leurs chevaux de labour ; Et là-bas la batteuse, en attendant les gerbes, Montre ses dents de fer dans un coin de la cour. — Allons ! dit le fermier, qui, déjà, voit en rêve Le grain d’or de son blé se changer en argent ; À l’ouvrage ! Voici que le soleil se lève. On aura du bon vin si l’on est diligent ! — Monstre noir, vomissant à longs flots la fumée, La puissante machine est à l’œuvre déjà ; Elle jette dans l’air sa vapeur enflammée Et siffle en un instant toute la ferme est là. On monte sur le tas des gerbes qui surplombent. Chacun est à son poste ; autre coup de sifflet : Tout branle, tout bruit ; les lourdes gerbes tombent, Passent de mains en mains comme un léger palet, Et vont en s’engouffrant dans la batteuse avide. L’on va, l’on vient, l’on court, l’on danse comme au bal. ― Courage ! Allons ! ce soir, la grange sera vide ! ― Attrape ! ― Gare ! ― à toi ! ― C’est un bruit infernal ! Couvrant les travailleurs acharnés à l’ouvrage, Une poussière blonde au doux reflet vermeil S’échappe en tourbillon et s’élève en nuage Dans le ciel radieux où sourit le soleil. De temps en temps, on voit venir la ménagère, Sa cruche sous le bras, accorte et souriant : Tous boivent à la ronde, et, l’âme plus légère, Reviennent à l’effort de leur labeur vaillant. Cependant, sans tarir, des flancs de la batteuse Le grain pur et luisant ruisselle à larges flots, Et le grenier s’emplit de sacs lourds, charge heureuse Que les forts paysans apportent sur leur dos. La nuit tombe déjà sur les plaines désertes : C’est l’heure du repos et l’on entend toujours Au-dessus de la ferme, aux fenêtres ouvertes, Les cris tumultueux et les ronflements sourds. À la fin, tout se tait entre les portes closes Et rien ne monte plus au loin sous le ciel pur Que l’aboiement des chiens inquiets ou moroses Qui hurlent à la lune en marche dans l’azur !
Vivre libre au soleil et dans l’air pur des plaines, Mener dans les sillons les grands boeufs attelés, Ramener sur les chars les seigles et les blés, Conduire les troupeaux vêtus de blanches laines ;
Puis, quand l’automne ardent jaunit les arbres verts, Cueillir les raisins mûrs et presser les vendanges, Avoir dans ses celliers du vin, et dans ses granges Des gerbes de froment pour deux ou trois hivers,
Paysans d’autrefois, voilà ce qu’à la vie, Priants, vous demandiez pour être satisfaits ; Et quand la main de Dieu, d’où coulent tous bienfaits, Vous l’avait accordé, vous n’aviez plus d’envie !
Ce dur sol arrosé des sueurs de vos pères, Ces plaines où vos yeux s’étaient ouverts au jour, Vous aimiez tout cela d’un vaste et tendre amour, Vous ne les quittiez pas sans des larmes amères.
C’est changé maintenant ! À peine ont-ils quinze ans, Que les fils des vallons et de la plaine libre D’un autre amour moins beau sentent vibrer la fibre Et rougissent, honteux, au nom de paysans.
Les sainfoins frissonnant aux brises printanières, Les blés que Juin dore à son soleil de feu, Les bois chantants, enfin la nature de Dieu N’a plus aucun attrait pour ces âmes trop fières.
Ces champs qu’il faut bêcher, labourer, piocher, Mouiller de l’aube au soir de ses sueurs fécondes, Ces seigles et ces blés, toutes ces moissons blondes Qu’il faut à l’août brûlant parcourir et faucher,
C’est pour ces jeunes gens une trop lourde tâche, Car ils n’ont plus, hélas ! pour d’aussi beaux efforts Les bras assez vaillants ni les reins assez forts, Et, fils dégénérés, ils ont le coeur trop lâche !
Le chaume paternel leur semble indigne d’eux ; Ils rient des simples moeurs du modeste village, Et, tout en l’employant, de ce banal langage Que les fils des hameaux reçoivent des aïeux.
Ils voudraient toujours être en habit des dimanches, Habiter ces palais qu’ils ne voient qu’en rêvant, Être à l’abri toujours du soleil et du vent, Et garder, grands seigneurs, frais visage et mains blanches.
Et que deviennent-ils, tous ces ambitieux ? Ils quittent l’air natal pour l’air brumeux des villes, Leur sainte liberté pour les emplois serviles, Leur modeste bonheur pour un sort odieux !
Ils traînent leurs souliers sur les places publiques, Ouvrent sur tout leurs yeux pleins d’infinis désirs ; Ils vont, bouffis d’orgueil, mais sans réels plaisirs, Et leur dernier triomphe est d’être domestiques!...
Ah ! ne l’oubliez plus, ô jeunes villageois, Cet homme est noble et beau qui conduit la charrue, Et, quand leur front vaillant se dresse sous la nue, Les humbles paysans sont grands comme des rois.
Remuez les sillons avec vos mains habiles, Soyez le peuple fort et le sang généreux, Soyez les nourriciers des citadins fiévreux, Gardez vos durs travaux et vos fiertés viriles !
Gardez le calme heureux des larges horizons, Gardez l’aspect riant des riantes collines, Gardez l’air pur et sain qui remplit vos poitrines, D’où que vienne le vent sur l’aile des saisons !
Gardez vos vêtements tissus avec la laine Des bondissants troupeaux qui paissent dans vos champs, Gardez vos toits si pleins de souvenirs touchants, Gardez votre pain bis fait du blé de la plaine.
Soyez des paysans comme vos grands aïeux, Gardez vos purs amours, gardez vos moeurs antiques, Et, je vous le prédis dans ces strophes rustiques, D’autres seront plus fiers,... vous serez plus heureux !