Paul Barbier • Les déserteurs | Les rendez-vous du vers

Les déserteurs

Paul Barbier


Vivre libre au soleil et dans l’air pur des plaines,
Mener dans les sillons les grands boeufs attelés,
Ramener sur les chars les seigles et les blés,
Conduire les troupeaux vêtus de blanches laines ;

Puis, quand l’automne ardent jaunit les arbres verts,
Cueillir les raisins mûrs et presser les vendanges,
Avoir dans ses celliers du vin, et dans ses granges
Des gerbes de froment pour deux ou trois hivers,

Paysans d’autrefois, voilà ce qu’à la vie,
Priants, vous demandiez pour être satisfaits ;
Et quand la main de Dieu, d’où coulent tous bienfaits,
Vous l’avait accordé, vous n’aviez plus d’envie !

Ce dur sol arrosé des sueurs de vos pères,
Ces plaines où vos yeux s’étaient ouverts au jour,
Vous aimiez tout cela d’un vaste et tendre amour,
Vous ne les quittiez pas sans des larmes amères.

C’est changé maintenant ! À peine ont-ils quinze ans,
Que les fils des vallons et de la plaine libre
D’un autre amour moins beau sentent vibrer la fibre
Et rougissent, honteux, au nom de paysans.

Les sainfoins frissonnant aux brises printanières,
Les blés que Juin dore à son soleil de feu,
Les bois chantants, enfin la nature de Dieu
N’a plus aucun attrait pour ces âmes trop fières.

Ces champs qu’il faut bêcher, labourer, piocher,
Mouiller de l’aube au soir de ses sueurs fécondes,
Ces seigles et ces blés, toutes ces moissons blondes
Qu’il faut à l’août brûlant parcourir et faucher,

C’est pour ces jeunes gens une trop lourde tâche,
Car ils n’ont plus, hélas ! pour d’aussi beaux efforts
Les bras assez vaillants ni les reins assez forts,
Et, fils dégénérés, ils ont le coeur trop lâche !

Le chaume paternel leur semble indigne d’eux ;
Ils rient des simples moeurs du modeste village,
Et, tout en l’employant, de ce banal langage
Que les fils des hameaux reçoivent des aïeux.

Ils voudraient toujours être en habit des dimanches,
Habiter ces palais qu’ils ne voient qu’en rêvant,
Être à l’abri toujours du soleil et du vent,
Et garder, grands seigneurs, frais visage et mains blanches.

Et que deviennent-ils, tous ces ambitieux ?
Ils quittent l’air natal pour l’air brumeux des villes,
Leur sainte liberté pour les emplois serviles,
Leur modeste bonheur pour un sort odieux !

Ils traînent leurs souliers sur les places publiques,
Ouvrent sur tout leurs yeux pleins d’infinis désirs ;
Ils vont, bouffis d’orgueil, mais sans réels plaisirs,
Et leur dernier triomphe est d’être domestiques!...

Ah ! ne l’oubliez plus, ô jeunes villageois,
Cet homme est noble et beau qui conduit la charrue,
Et, quand leur front vaillant se dresse sous la nue,
Les humbles paysans sont grands comme des rois.

Remuez les sillons avec vos mains habiles,
Soyez le peuple fort et le sang généreux,
Soyez les nourriciers des citadins fiévreux,
Gardez vos durs travaux et vos fiertés viriles !

Gardez le calme heureux des larges horizons,
Gardez l’aspect riant des riantes collines,
Gardez l’air pur et sain qui remplit vos poitrines,
D’où que vienne le vent sur l’aile des saisons !

Gardez vos vêtements tissus avec la laine
Des bondissants troupeaux qui paissent dans vos champs,
Gardez vos toits si pleins de souvenirs touchants,
Gardez votre pain bis fait du blé de la plaine.

Soyez des paysans comme vos grands aïeux,
Gardez vos purs amours, gardez vos moeurs antiques,
Et, je vous le prédis dans ces strophes rustiques,
D’autres seront plus fiers,... vous serez plus heureux !

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