Les bœufs
Emmanuel Vitte
Il pleut depuis trois jours et les bœufs pacifiques,
Les bœufs sont accroupis devant les râteliers ;
Leurs grands yeux doux ont des regards mélancoliques
Qui semblent rechercher des rêves oubliés.
Ont-ils, par atavisme, en leurs âmes moroses,
Entrevu la lueur vague des jours anciens,
Où leurs pères vivaient en des apothéoses,
Grisés des lourds parfums des trépieds assyriens ?
Non, les bœufs de chez nous n’ont nulle souvenance
Des rites solennels de Thèbes et d’Assur,
Et c’est aux champs que vont les rêves qu’en silence
Ils élaborent sous leur crâne large et dur.
Car les bœufs ont l’amour de la tâche féconde
Que leur race accomplit depuis des milliers d’ans,
Et qu’elle accomplira jusqu’à la fin du monde,
Sous les brumes d’automne, ou les soleils ardents.
Et, quand le laboureur réveillera la ferme,
Appelant au travail les bêtes et les gens,
Les bœufs songeurs viendront, d’un pas tranquille et ferme,
Tendre leurs fronts crépus aux bouviers diligents.
Dociles à la voix de l’homme qui les mène,
Dans la sécurité de leur force, ils iront
Côte à côte, courbés sous le dur joug de frêne,
Posant avec lenteur leurs pieds fendus et ronds.
Ils iront, doux et forts, sans que rien les étonne,
Étant les ouvriers de Dieu père du pain,
Infliger à la friche inerte et monotone
Le douloureux labour qui féconde son sein.
Humant l’acre senteur des glèbes retournées,
Et parfois beuglant vers le prochain abreuvoir,
Sans paraître lassés de leurs rudes journées,
Les bœufs travailleront de l’aube jusqu’au soir.
Et le semeur, épris de leur labeur austère,
Ayant jeté sa graine aux sillons assoupis,
Songera vaguement à l’éternel mystère,
Par qui la glèbe lourde enfante les épis.
Puis, joyeux, supputant déjà ses blés en grange,
Le soir, devant les nappes rouges du couchant,
Croira voir je ne sais quelle moisson étrange
Qu’un laboureur du ciel récolte dans son champ.

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