Le brassage
Paul Hauchecorne
C’était toujours vers fin décembre
Que l’on brassait à la maison…
Je voyais alors de ma chambre
Un féerique et morne horizon :
La neige fleurissait les arbres,
Tout était blanc, silencieux,
Et les toits purs comme des marbres
Fumaient lentement vers les cieux.
Sur les épais tapis d’ouates
On marchait à pas étouffés.
Les moineaux y gravaient leurs pattes
En sautillant, ébouriffés.
Devant ce calme paysage
Un parfum venait me troubler
Et, pour assister au brassage,
Je cessais de le contempler.
Les sacs de pommes dans la cave
Exhalaient, auprès du pressoir,
Une odeur rustique et suave,
Un bon arôme de terroir.
Ils sentaient la ferme et la plaine,
L’herbage planté de pommiers ;
Ils respiraient la fraîche haleine
Des cours, des mares, des sentiers.
C’était toute la Normandie
Qu’ils apportaient alors chez nous !...
Je volais d’une main hardie
Les pommes glissant par les trous.
Vertes et roses, jamais sèches,
Je les croquais à belles dents.
— J’élargissais parfois les brèches
Que les sacs avaient à leurs flancs. —
Mais les pommes étaient jetées
Dans le broyeur, par l’entonnoir,
Puis s’entassaient, déchiquetées
Sur la faisselle du pressoir.
Alors, avec un bruit de source,
Un murmure paisible et frais,
Le cidre à flots prenait sa course
Et dans les brocs coulait épais.
Ah ! s’il gelait à pierre fendre
Sous la voûte grise du ciel,
Notre cave faisait entendre
Le gazouillement d’un dégel.
Je m’arc-boutais et, plein de force,
À la vigueur de mon poignet,
Je pressais en pliant le torse
Le vaste pressoir qui saignait.
Je tournais ainsi qu’un esclave,
Grisé par le ruissellement
Qui faisait de la sombre cave
Un antre bachique et charmant.
C’était la grotte de Silène !
Plus las à chacun de mes tours,
Je tournais sans reprendre haleine.
Et le cidre coulait toujours
En intarissables cascades…
Je désirais fort le goûter
Et je disais : « Çà, camarades,
Laissons le pressoir s’égoutter. »
Je me rendais à la cuisine
Pour demander du cidre chaud.
Le cidre, dans une bassine,
Sur le feu bouillonnait bientôt.
On buvait à lentes gorgées ;
Et les mains se chauffaient au bol
Où les têtes étaient plongées…
Dehors, la neige sur le sol
Dans le soir paraissait plus blanche ;
Elle s’éparpillait sans bruit
Lorsque s’agitait une branche.
Calme et froide tombait la nuit.
On eût dit que l’heure était grave…
Mais devant le sinistre soir
J’entendais au fond de la cave
Le ruissellement du pressoir.

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