Poésie du terroir • Élite rustique


  • Henri Pauthier • Matin de moisson | Les rendez-vous du vers

    Matin de moisson

    Henri Pauthier

    Le long des fraîches sapinières,
    Par le chemin creux, plein d’ornières,
    Où l’eau rit au reflet vermeil,
    Voici Jeanne la moissonneuse
    Qui s’achemine, paresseuse,
    Toute rose encor de sommeil.

    Et les matinales rosées
    Aux gouttelettes irisées
    Emperlent sa jupe à l’ourlet ;
    Ses yeux en haut dans la ramure
    Guettent la noisette pas mûre
    Au noyau blanc comme du lait.

    Au loin à travers la feuillée
    Brille la plaine ensoleillée
    Et là-bas le grand champ carré
    Où dès l’aube loin du village,
    Les gars de la ferme à l’ouvrage,
    S’en vont fauchant large et serré.

    Au cœur du grand blé qui pétille
    Ils lancent la faux qui scintille
    Ainsi qu’un blanc croissant d’émail ;
    Et sous le tranchant qui la touche
    La moisson lentement se couche
    Et se replie en éventail ;

    Jeannette accourt, longeant la raie
    Du champ, et les épis en haie
    Frôlent les pointes de ses seins ;
    Déjà la voici toute prête,
    Le mouchoir noué sur la tête
    Le tablier autour des reins.

    Vite en gerbes elle amoncelle
    La javelle d’or qui ruisselle
    De rosée et de soleil clair ;
    Et le blé mûr craque et se ploie,
    En frissonnant comme la soie
    Contre le marbre de sa chair ;

    Et la poussière qui s’envole
    Des épis, où jusqu’à l’épaule
    Elle baigne ses bras nerveux,
    Sème un blond duvet sur sa joue,
    Sur sa gorge nue, et secoue
    Des étoiles dans ses cheveux.

    Parfois, quand sur les moissons blondes
    Le vent laisse courir ses ondes
    Légères comme un vol d’oiseaux,
    La belle un moment se délasse,
    Et rafraîchit dans l’air qui passe
    Sa chair qui se fond jusqu’aux os.

    Les poings aux hanches, elle rêve
    Tandis que la brise soulève
    Les ailes de son tablier ;
    Et non loin, quelque gars superbe
    La contemple, assis sur la gerbe
    Que ses bras viennent de lier.
  • Auguste Gaud • La vache à l'abattoir | Les rendez-vous du vers

    La vache à l’abattoir

    Auguste Gaud

    La vache des Brichet, hier, s’est écornée,
    C’était leur gagne-pain ; tout le long de l’année,
    Ils vivaient du produit de son lait ; chaque jour,
    La femme le portait dès l’aube aux gens du bourg…

    Et, les deux pauvres vieux, songent à leur misère,
    L’un dit : il vaudrait mieux ramer une galère,
    Ou bien, pourrir, là-bas à l’ombre des cyprès,
    Que de continuer à vivre, désormais !...

    Qui donc nous donnera une aussi bonne bête,
    Reprend l’autre, à quitter l’étable toujours prête,
    Pour nous suivre, au printemps, tout le long des talus,
    Ou dans le vallon sous les saules chevelus,

    Au bord du clair ruisseau, qui court dans les prairies,
    Parmi les boutons d’or et les herbes fleuries ?...
    Pauvre bête ! qu’il nous faudra vendre au boucher,
    Et qu’on ne pourra plus, désormais, approcher !...

    Ainsi, Suzon Brichet pleurniche et se lamente,
    Tandis que le vieux Jean, à la tête branlante,
    Assis près du foyer, sent frissonner son corps...
    Or, on entend soudain, une voix au dehors,

    C’est déjà le boucher qui vient chercher la vache.
    De l’étable il la sort, et par le cou l’attache,
    En l’entraînant, brutal, près de son char-à-bancs ;
    Les deux vieux sont sortis aphones et tremblants,

    La pauvre bête est là, qui tressaille et qui meugle,
    On la voit trébucher, ainsi qu’un vieil aveugle.
    Elle tourne vers eux, ses suppliants regards
    Et s’éloigne, tandis que mornes et hagards,

    Ils maudissent le sort de leur malheur, complice
    Et songent en pleurant à la bonne nourrice,
    Que l’on ne verra plus, dans les ombreux chemins,
    Où naguère, en beuglant, elle léchait leurs mains.
  • Édouard Michaud • Matutinale | Les rendez-vous du vers

    Matutinale

    Édouard Michaud

    Il n’est pas jour encor, mais une clarté vibre
    Pâle et divine aussi le long des choses, l’or
    Avec la pourpre au fond des clairs espaces dort *
    Et le soleil n’est pas des frais horizons libre.

    La cité qui mugit comme un monstre, à midi,
    Sommeille, et des toits pleut une ombre douce — et l’âme,
    La sachant l’âpre scène où geint l’éternel drame,
    Fait qu’un doute angoissant monte à l’œil interdit.

    Comment ! l’on souffre ici ? l’on y pleure ?... on y rêve ?
    Après la lutte, après les larmes, c’est la trève
    Et nul ne se souvient du jour qu’il a vécu.

    La fée Illusion à consoler halette. **
    Tel riche ankylosé croit qu’il renaît athlète
    Et tel gueux croit qu’il palpe une rondeur d’écu.

    –

    * Vers initial erroné : Et la pourpre au fond des clairs espaces dort ; modifié par moi-même pour seoir à la bonne métrique.

    ** Graphie correcte : Halète ; laissé tel quel.

  • Jean-Baptiste Tricard • Le granger | Les rendez-vous du vers

    Le granger

    Jean-Baptiste Tricard

    Avant que des poulets s’écartent dans la cour,
    Qu’en planant les moineaux, des rideaux de verdure,
    Descendent auprès d’eux chercher leur nourriture,
    De ses bœufs, le granger a déjà fait le tour.

    Sous son large chapeau, il s’en va chaque jour,
    De l’étable à la grange, à l’immense toiture,
    Tend la litière aux bœufs, leur donne la pâture,
    Les mène à l’abreuvoir, les brosse à leur retour.

    Et quand les grands bœufs roux sortent de leurs étables,
    La vapeur aux naseaux, de fatigue indomptables,
    Se suivant à la file, ils font si beau décor.

    Qu’en les voyant passer au travers des villages,
    Se rendant à pas lents, dans les divers pacages,
    On dit du Limousin, voici la chaîne d’or.
  • Georges Quiquemelle • Le vieux moulin | Les rendez-vous du vers

    Le vieux moulin

    Georges Quiquemelle

    Vous verrez, en passant, un antique moulin
    Tout au fond du vallon, au bord de l’eau qui glisse,
    L’enduit, noir et cassé, de la tuile est complice
    Pour affirmer sa plainte et dire son déclin ;
    Au gré des nénuphars, pleurant à sa manière,
    Le barrage, troué, n’arrête plus les flots,
    Le grenier est désert et les volets sont clos,
    Le vieux moulin d’antan a perdu sa meunière.

    Dans le sombre décor de cet isolement
    La grande roue étend sa splendeur offensée,
    La robuste charpente à la pierre adossée
    N’a plus sa majesté ni son fier mouvement ;
    Pour mieux accélérer leur œuvre meurtrière,
    Jusque dans ses augets les ronces ont poussé,
    Car, avec l’ornement d’un triomphe passé,
    Le vieux moulin d’antan a perdu sa meunière.

    La plaine y descendait les trésors de son grain ;
    Quand le compte dernier des moissons terminées
    Avait donné l’appoint, des fécondes années,
    Le bonheur s’affirmait en maître souverain ;
    Mais le lourd chariot ne trace plus d’ornière
    Au chemin incliné sur le flanc du coteau,
    Plus de jeune fermier en casquette ou chapeau,
    Le vieux moulin d’antan a perdu sa meunière.

    Au sommet des halliers touffus des alentours
    Éclataient les refrains de mainte vocalise,
    Des famines d’hiver, méprisant l’analyse,
    Les gosiers égrillards résonnaient tous les jours,
    Lorsque las d’explorer la place familière,
    Où l’aisance d’alors laissait le grain tombé,
    Les chantres des buissons, un soir, ont succombé,
    Quand le moulin d’antan eut perdu sa meunière.

    L’immense table était mise pour le passant,
    Aux midis, que soudain l’angélus illumine,
    Le mendiant savait y trouver bonne mine
    Avec l’attraction d’un mets appétissant ;
    Mais en vain, à présent, il suivait la rivière,
    Pour frapper à la porte attendant à dessein
    Que la cloche s’ébranle au village voisin,
    Le vieux moulin d’antan a perdu sa meunière.

    Où sont les temps lointains de la prospérité,
    Quand les meules laissaient échapper, fine et blanche,
    La farine tombant en discrète avalanche ?
    De ces jours de soleil nul rayon n’est resté ;
    Mais dans ce souvenir d’hôtesse hospitalière,
    Pour encore nourrir le monde et les oiseaux
    Et pour faire rêver fermiers et damoiseaux,
    Le vieux moulin d’antan regrette sa meunière !

    Georges Quiquemelle


  • Charles Boulen • Ce qu'on voit dans le purin | Les rendez-vous du vers

    Ce qu’on voit dans le purin

    Charles Boulen

    Le magique purin, plus noir que le café,
    Suintant des gras fumiers, à son gré, se tortille,
    Et de ses odeurs alcalines émoustille
    Le nez plat des canards que leur instinct a fait
    Y sabrer le moustique, épique autodafé.

    Sous de chauds soleils fous dont les pinceaux décorent
    La bourbe du cloaque où tantôt bourdonnait
    Princesse libellule au chatoyant bonnet,
    Les miasmes du fond lentement s’édulcorent,
    Cependant qu’alentour des coqs ardents pécorent.

    Mufle rose, mufle frais, les blonds ruminants,
    Secouent la large oreille aux longs poils noirs de mouches
    À qui leur queue envoie un brelan de talmouches
    Et ne trouvent pas mieux que d’entrer fulminants
    Dans le purin fétide aux relents lancinants…
  • Adrianus Feydel • Retour | Les rendez-vous du vers

    Retour

    Adrianus Feydel

    Sous le dôme des frênes,
    Ta cheminée à mitre élève sans répit
    Un panache de gaze bleu qui réjouit
    L’amitié qu’on te doit, berceau d’aïeuls, ô reine !…

    Parce que la fumée, haleine douce et lente,
    Qui monte librement de ton candide toit,
    Dit qu’au rythme ancien il palpite chez toi,
    Encore, le foyer, cœur des maisons vivantes,

    Et que je vais te retrouver comme naguère,
    Avec les vieux qui vont en s’appuyant aux murs
    Et qui, tels une branche lourde de fruits mûrs,
    Un peu plus chaque jour se penchent vers la terre,

    Avec ton beau jardin derrière le pignon,
    Ton jardin propre, gai, témoin de vie heureuse
    Qui, l’automne venue, en retard et frileuse,
    Cogne les pommes d’arrosoir de ses oignons,

    Et la mare inchangée à l’angle du chemin
    Reflétant biscornue et noire dans son huile
    La coiffe neuve et vermillon de belles tuiles
    Que l’odorante étable montre aux prés voisins,

    Avec tous les échos, gardant ma voix d’enfant,
    Avec l’essaim enfin des souvenirs fidèles
    Qui mènent devant moi comme un lointain bruit d’ailes
    Quand je saute à cheval la lourde claie des champs.

    Au soleil du temps clair tes murs sont recrépis
    À neuf, bonne maison sereine et cordiale.
    Ô maison de chez nous, humble maison natale,
    C’est ton honnête face humaine qui sourit…

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