Poésie du terroir • Élite rustique


  • Émile Raguin • Terre semée | Les rendez-vous du vers

    Terre semée

    Émile Raguin

    Lentement, pas à pas, j’ai conduit la charrue,
    Je t’ai mise en sillons, ma terre de labour.
    Les vents t’ont caressée et puis avec amour,
    J’ai traîné sur tes flancs une herse assidue !

    Quand tu fus préparée, ainsi qu’un lit de roi,
    J’ai semé le blé roux d’une main solennelle ;
    J’ai de nouveau passé la herse qui nivelle
    Et maintenant je n’ose plus marcher sur toi !

    Te voilà belle, en paix, sous la brise embaumée,
    Sous mon tendre regard, sous le calme soleil,
    Épouse satisfaite et qui reste en éveil
    En se réjouissant de se sentir aimée !
  • Jean Rebier • La laitière | Les rendez-vous du vers

    La laitière

    Jean Rebier

    À l’heure où souriant au milieu des vergers
    Que l’aube argente encore de ses brouillards légers,
    Avec des bruits joyeux le village s’éveille,
    Pendant que la servante accourt emplir sa seille
    À la source qui brille entre les noisetiers
    Et que vers les guérets s’empressent les bouviers,
    Rose et fraîche et l’œil clair, Marguissou la laitière,
    Ayant sur son jupon noué sa devantière,
    Pour la ville est partie avec ses pots ventrus.
    Mille chansons d’oiseaux sortent des buissons drus,
    Et l’âne, allègrement, remorque sa charrette.
    Marguissou ne fait pas les rêves de Perrette,
    Mais son cœur est léger comme le bleu matin,
    Où le son des grelots met un rire argentin.
    Saine fille des champs qui va, de porte en porte,
    Offrir le lait crémeux et pur qui réconforte ;
    Elle sait que là-bas, au fond des noirs faubourgs,
    Chacun ne mange pas à sa faim tous les jours,
    Et souvent, dans un bouge infect où l’on s’entasse,
    Charitable, elle a dû pour rien emplir la tasse
    Que présentait, tremblante et sans dire un seul mot,
    Une femme sordide en montrant son marmot.
    Aussi, dès qu’elle aura, pimpante et gracieuse,
    Versé tout son lait frais, elle prendra, joyeuse,
    La route qui serpente entre les prés herbeux
    Où les gars turbulents font pacager les bœufs,
    Et, pour avoir frôlé ces tristes fourmilières,
    En revoyant son mas aux maisons familières
    Et son époux robuste et son enfant rieur,
    Elle comprendra mieux le prix de son bonheur.
  • Édouard Bourgine • Un chemin creux | Les rendez-vous du vers

    Un chemin creux

    Édouard Bourgine

    Parle-nous des gens d’autrefois,
    Ô vert cloître, chemin sous bois
    Aux talus plantés de grands hêtres,
    Ravin ravagé par les ans,
    Montrant encore à nos enfants
    La trace du pas des ancêtres ;

    Larges ornières du sol roux,
    Flaques d’eau dormant dans les trous,
    Parlez-nous des vieux attelages,
    Des rouliers et du postillon,
    Quand des grelots le carillon
    N’a plus d’échos sous les feuillages.

    Décor aimé, fais revenir
    Tout ce qui plaît au souvenir :
    Quelque laitière paysanne
    Avec ses brocs, son mantelet,
    Passant ici porter son lait
    En amazone sur un âne.

    Ramène enfin les amoureux
    Aux pas lents, aux yeux langoureux,
    Entre les hêtres immobiles ;
    Éveille l’écho des baisers
    Par ton silence éternisés,
    Austère chemin des idylles !
  • Émile Ginet • L’harmonie des champs | Les rendez-vous du vers

    L’harmonie des champs

    Émile Ginet

    Bien loin des chars bruyants, chiffonniers, marchands d’huile
    Et du concert affreux des corneurs de charbon,
    Voulez-vous un instant, lecteurs, hors de la ville
    Respirer le parfum des fleurs qui sentent bon ?

    Venez ! Là-bas les champs sont pleins de gais murmures,
    Les bois silencieux pleins de calme et de paix ;
    Le long des chemins verts, bordés de fraises mûres
    Un vent tiède frémit dans les rameaux épais.

    L’idylle du printemps par l’onde est gazouillée
    Au bord d’une fontaine ou d’un canal ombreux,
    Où les petits oiseaux perdus dans la feuillée
    Exécutent en chœur maints concerts amoureux.

    Là, c’est l’étrange accord que font dans l’herbe molle
    Mille insectes cachés, abeilles et grillons.
    Tout à coup, vers les cieux, l’alouette s’envole ;
    Comme une voix priant pour le grain des sillons,

    Ici monte un bruit sourd du fond de la ravine
    Où, dans son lit rocheux, gronde l’eau du torrent.
    Et ce léger frisson que l’oreille devine ?...
    C’est un souffle de l’air qui passe en soupirant.

    Écoutez... on croirait qu’à la brise se mêle
    Le sourire d’un ange ou d’un esprit moqueur,
    L’écho d’un doux baiser, le frôlement d’une aile,
    La respiration, les battements d’un cœur...

    O son mystérieux, rumeur insaisissable,
    Faible zéphir qu’à peine on perçoit en marchant !
    Plainte du flot rêveur endormi sur le sable,
    N’êtes-vous pas un hymne, une prière, un chant ?

  • Blanche Lamontagne • La campagnarde | Les rendez-vous du vers

    La campagnarde

    Blanche Lamontagne

    La porte est entr’ouverte. Au fond de la maison
    On peut voir un bon feu qui flambe en la cuisine.
    Une croix de bois franc paraît à la cloison.
    Un catéchisme ancien sur l’armoire avoisine.
    Debout, la campagnarde au visage animé,
    Mise candidement : grosse jupe et mantille,
    Surveille avec adresse un bouilli parfumé :
    Si j’étais toi, garçon, j’aimerais cette fille !

    Au temps des fenaisons on peut la voir aussi,
    Dès le jour, ramassant les épis et les herbes,
    Joyeuse, sans regret, sans peur et sans souci,
    Élevant de ses mains les triomphales gerbes.
    Tout le long des côteaux, tout le long des penchants
    Son bras n’est jamais las de porter la faucille,
    Et le fond de ses yeux est clair comme nos champs :
    Si j’étais toi, garçon, j’aimerais cette fille !

    Le dimanche au matin, très pieuse, croisant
    Les mains sur son missel, belle de modestie,
    À l’heure où l’homme dort son sommeil bienfaisant,
    Vers la petite église elle est déjà partie.
    Et là, passant le vieux rosaire entre ses doigts,
    Même priant tout haut de sa bouche gentille,
    Elle a l’air virginal des saintes d’autrefois :
    Si j’étais toi, garçon, j’aimerais cette fille !
  • Édouard Michaud • Rus | Les rendez-vous du vers

    Rus

    Édouard Michaud

    J’adore tout des bourgs, tout jusqu’à l’atmosphère.
    On arrive content du trajet qu’on dût faire
    À travers des chemins, des halliers et des bois
    Et c’est un soir pieux de septembre et les voix
    S’aggravent à frapper l’air vespéral qui vibre.
    On courut un grand jour, fiers de se sentir libres,
    Parmi le soleil tendre et le vent qui passait,
    Et l’on rentre et l’on guigne aux vitres le corset
    Craquant et plantureux des appas de l’hôtesse.
    Et c’est alors, charmante et fine politesse,
    L’accueil des purs relents qui vont de seuil en seuil :
    Le bois qui flambe et met au trou de l’huis son œil
    Et laisse fuir l’encens faible de sa fumée ;
    Le lard, régal prochain de la bande affamée,
    Qui crépite et qui cuit dans la poêle aux grands bords ;
    De l’ancestral chaudron plat sur ses trois pieds tors
    Et qu’on frotte de couenne avant que d’y répandre
    La pâte lourde au teint décoloré de cendre,
    Un parfum exhalé de massif galétou ;
    Et près du bouillon tiède où trempa tout un chou,
    L’odeur fraîche du pain qu’une main nette coupe.
    Et l’on pourra dehors manger son ample soupe
    En respirant, feuillage et roses mélangés,
    L’âme errante qui sort des agrestes vergers.
  • Mathilde de Marliave • Le maïs | Les rendez-vous du vers

    Le maïs

    Mathilde de Marliave

    Sous le ciel pâle et gris, tout le jour, dans la plaine,
    Les paysans courbés, avec des gestes lents,
    Ont chargé le maïs sur les chariots pesants
    Que conduisent les bœufs vers la ferme prochaine.

    Les tiges que l’autan flétrit de son haleine
    Forment près des logis de lourds entassements,
    Et quand le brouillard traîne au bord des toits fumants,
    Le métayer, la nuit, tord l’épi dans sa gaine.

    Les rudes travailleurs s’assemblent tous les soirs,
    Sous les hangars ouverts d’où l’on voit les étoiles,
    Le fruit d’ambre s’amasse au fond des vastes toiles.

    L’appel des amoureux emplit les chemins noirs,
    Et chaque lampe au loin semble un œil qui surveille
    La campagne endormie où l’amour se réveille.

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