À Saint-Georges, à fin juillet, Tous les faucheurs sont en campagne. Dans les chemins de la montagne, Sous les arceaux de la forêt, Strident et sec claque le fouet Que le cri du maître accompagne.
Genoux pliés, tête en avant, Accrochant leurs sabots aux pierres, À travers rocs et fondrières, Les chevaux montent, bien souvent Jusqu’aux sommets nus où le vent Court au-dessus des sapinières.
Là le faucheur, les pieds ouverts, Scande sa marche machinale. La faux, d’une mesure égale, Oscille, en jetant des éclairs, Tandis que les insectes verts Tombent avec l’herbe natale.
La faneuse vient. Son chapeau, À coups pressés, à grands coups d’aile Frappe l’air vif qui le querelle. Moulant comme dans un drapeau Son corps, le souffle du plateau Tord ses vêtements autour d’elle.
Au râteau le blanc liseron Enchevêtre fleurs et liane. L’abeille à l’aile diaphane Suit les fleurs au tas frais et rond D’où la faneuse d’un coup prompt Rejette l’acre gentiane.
— Eh ! là bas ! Amenez le char ! La fauche est finie et bien faite : Du grillon on voit la retraite. Mais il fait soif ! — Sous un fayard Le vin de fruit est à l’écart. Le faucheurs vont lui faire fête,
Les faneuses qu’attire peu L’eau de leurs cruches échauffées, La joue ardente, décoiffées, Voudraient bien sur leur lèvre en feu Presser la coupe du lac bleu. Il est passé le temps des fées !
Les rameaux d’honneur sont plantés. On part ; on dit : la charge est belle ! Comme un oiseau qui traîne l’aile Par les chemins, des deux côtés Des larges brancards cahotés, Le foin jusqu’à terre ruisselle.
Mais au front des jeunes faucheurs Il pleut des étoiles. Mystère… Sur le char, là-haut, loin de terre, Les faneuses, ces tendres cœurs, Blottissant leur troupe légère, Sur les garçons jettent des fleurs.
Sous ses arbres rouillés la maison me regarde Comme une bonne aïeule au retour de l’enfant, Et sur le mur ridé dont le front se lézarde La vigne vierge avant de mourir se défend.
Je vais franchir le seuil et fouler cette pierre, Sur laquelle mes pas résonnèrent souvent, En éveillant des bruits défunts... le cimetière De mes folles terreurs quand j’avais peur du vent.
Je parcourrai les corridors pleins de mystère Où les échos surpris reconnaîtront ma voix Et je me griserai de cette odeur amère Faite de parfums morts de pomme et d’eau de noix.
Mais au lieu de rentrer, je souris et je passe. À quoi bon revenir vers ce qu’on a quitté ? Tous les objets aimés sont à la même place Et leur âme d’hier est dans l’éternité.
Sous le pin musical, pendant que ton troupeau Broute la sauge humide et tendre au bord de l’eau, Que l’agneau ramené vers sa mère qui bêle, S’attache avidement à sa lourde mamelle,
Sieds-toi, berger. Le soir empourpre le coteau Et suspend nos labeurs. Prends ta musette et mêle Aux murmures du pin, dont l’ombre bleue chancelle, À l’appel trébuchant et clair du cailleteau,
Ta chanson. Qu’elle exalte, en un mode archaïque, La sereine beauté de l’heure bucolique Et la douceur de vivre et la bonté des dieux,
Tandis que dans la plaine où notre œil se repose, Descendu de son char aux fulgurants essieux, Le soleil las s’endort sur la javelle rose.
Par un jour pluvieux, j’errais sur des rivages
Où le vent m’apportait le parfum des œillets.
Tout à coup l’arc-en-ciel parut dans les nuages
Éclairant l’horizon de ses brillants reflets.
Il semblait couronner une tour solitaire
Dominant la presqu’île aride et sans coteaux,
Vieux colombier aux murs envahis par le lierre,
Qui sert pour diriger les marins sur les eaux.
À sa porte jadis étaient des armoiries,
Mais en vain l’antiquaire en cherche les couleurs.
Le peuple les brisa comme les seigneuries ;
Les murs épais ont seuls défié ses fureurs.
De hardis passereaux nichent dans les cellules.
Les pigeons sont partis et ne reviendront plus.
Les ravenelles d’or, les blanches campanules
Ont poussé sur le toit, dans les gazons touffus.
J’aime voir cette fuie au sommet du village,
Près d’un sombre bouquet de sapins murmurants,
Comme un phare au milieu de l’Océan sauvage,
Faisant signe aux vaisseaux d’éviter les brisants.
Ruine abandonnée, elle est utile encore,
Pareille aux grands vieillards savants et glorieux,
Dont l’esprit s’est éteint, que pourtant on honore,
Car l’éclat du Passé s’étend toujours sur eux.
J’aime tes noirs sommets, terre de ma Comté, Tes vals profonds et verts où les ruisseaux serpentent. Tes forêts de sapins qui gravissent les pentes, Et tes rochers si blancs par les soleils d’été.
J’aime tes lacs d’azur fréquentés des sarcelles, Les appels des pêcheurs cachés dans les roseaux, Où l’automne on entend sur le calme des eaux Passer rapidement des frémissements d’ailes.
J’aime tes vieux moulins au pavillon tremblant Qui tournent doucement dans le fond de la gorge ; Où l’on se plaît encor à manger du pain d’orge Et du jambon fumé qui pend au plafond blanc.
J’aime le son lointain de toutes les clochettes Des troupeaux bondissants épars au flanc des monts, Et des rocs du Poupet au sommet des Larmonts Entendre les vieux chants que les bergers répètent.
J’aime tes clochers gris juchés sur les plateaux, Tes antiques cités qui défendent nos plaines Depuis les temps lointains des légions romaines, Et tes fermes qui vont s’égrenant aux coteaux.
Et je vous aime aussi, sœurs aux âmes exquises, Qui mettez parmi nous votre fine beauté, Et qui, dans les foyers de l’antique Comté, Gardez l’art et l’honneur dont vous êtes éprises.
Nous aimons tes sillons comme des fils pieux, Noble terre, joyau de notre sol de France ; Et loin d’eux nous gardons l’invincible espérance De reposer auprès des tombeaux des aïeux.
Quand je passe, en hiver, dans la combe déserte Où les vieux châtaigniers lèvent leurs bras noueux Je m’arrête, pensif, devant ces bons aïeux, Car ils ont un aspect qui glace et déconcerte.
Lépreux, tordus, troués, sous le ciel gris et froid Ils érigent leurs troncs vêtus de moisissures, Et perdant un sang noir par d’affreuses blessures Ils semblent, dans la nuit, des spectres de l’Effroi.
Squelettes décharnés qu’on croirait insensibles Ils rugissent pourtant quand le vent des hivers Faisant craquer leurs os, fouillant leurs flancs ouverts, Cruel et fou, s’obstine après ces tristes cibles.
Et je n’ai jamais su, passant épouvanté, S’ils poussent, les damnés, ces clameurs frénétiques, Et s’ils tendent leurs poings mutilés et tragiques Pour maudire le ciel ou demander pitié.
Mais, quand viendra l’avril, sous l’écorce rugueuse La sève coulera comme un sang généreux, Et sur les rameaux gris, les bourgeons vigoureux Mettront leur tache verte, éclatante et joyeuse.
Dans les branches, les nids feront leur bruit charmant, Et les troncs torturés des châtaigniers fantômes Redevenus vivants, s’arrondiront en dômes Où la brise du soir chantera doucement.
Et les pelons, mûris par le soleil d’automne, En tombant sur la mousse égrèneront encor Leurs marrons savoureux vêtus d’ébène et d’or, Fruits d’arrière-saison dont la splendeur étonne.
Puis, brisé par l’ultime et magnifique effort, Chaque tronc, laissant choir ses feuilles jaunissantes, Plongera plus avant ses racines puissantes Pour renaître, au printemps, plus robuste et plus fort.
Ainsi, mon Limousin, noble et fière patrie, Tu connus l’ombre après les siècles triomphants, Mais la sève qui rend bons et forts tes enfants Gonfle encore ton sein, source jamais tarie !
Octobre est de retour : à peine est apparue L’aube, que matinal, regagnant ses travaux, Son grand fouet à la main, part avec sa charrue Le laboureur porté par l’un de ses chevaux.
Déjà la matinée est humide et brumeuse. Homme et chevaux couplés aspirent le brouillard, Maigre et mouillé, dressant sa tête floconneuse, Le chardon épineux se hérisse à l’écart.
Du courlis effrayé le dernier cri s’efface. L’alouette en chantant rase encor les sillons. À l’orient le ciel s’éclaire, et dans l’espace Se dispersent au loin des gerbes de rayons :
C’est lui, c’est l’œil du jour, au-dessus du nuage, Dont le sommet vermeil brille de rose et d’or. Dans la terre le soc s’enfonce, et l’attelage, Reprenant le sillon, va, vient, revient encor,
Le coutre fend le sol ; et la glèbe croulante, Qu’avec effort soulève et retourne le fer, Le fait luire au soleil et s’étale fumante : On croit voir des vapeurs d’encens flotter dans l’air.
Et sur les pas de l’homme et des vaillantes bêtes Voletant, sautillant, se pressent sans façon, Convives emplumés, pie et bergeronnettes, Becquetant à l’envi vers, larves à foison.
D’un agreste parfum la terre labourée Enivre à pleins poumons le travailleur hâlé, Des fraîcheurs de la nuit la plante saturée Penche et fait resplendir son feuillage emperlé.
Avec chiens et pasteur au long manteau rustique En bêlant sort du parc le troupeau de moutons, À cette heure entouré de brume poétique ; Il s’en va chercher l’herbe et la plante en boutons.
De la cour de la ferme avec leur petit pâtre Lentes sortent aussi les vaches aux flancs roux : D’un regard vigilant la maîtresse de l’âtre Les suit jusqu’au détour du gros buisson de houx.
Autour du laboureur humble, dur et stoïque De mâle activité tout se remplit aux champs ; Tout forme sous le ciel comme un concert rustique, Auquel s’unit son cœur plein de rêves touchants.
Travailleur pacifique, et que pourtant la guerre Trouverait courageux et fort dans le combat, S’il fallait pour les camps abandonner la terre Et partager, un jour, la tâche du soldat,
Il se sent cher au Dieu dont la toute-puissance Fait germer et mûrir les blés luxuriants, Et donne au pain conquis par un labeur immense Une saveur qui manque au pain des fainéants.
Midi, dont l’ardeur brûle et le sol et le chaume, Embrase le zénith : tout a soif ; l’air en feu Fait couler la sueur des chevaux et de l’homme. L’œil cherche en vain au ciel un flocon ; tout est bleu.
La cloche du village aux lointaines volées, Annonce au travailleur le moment du repos. Il ramène à leur toit ses bêtes dételées, Et la Grise lui prête encor son large dos.
Oh ! qu’ils ont bien gagné l’avoine et la provende, Ces deux bons animaux au poitrail écumant, Qui, prêts à tout effort que l’homme leur demande, Labourent depuis l’aube infatigablement !
Et lui, le laboureur, de qui la gorge est sèche Et l’estomac creusé par l’air frais du matin, Quand de foin odorant il a rempli leur crèche, À son tour d’apaiser et sa soif et sa faim.
Assise à ses côtés sa famille rayonne : Sa compagne robuste et simple lui sourit, Et ses enfants aimés lui font une couronne, Comme à l’arbre ses fruits que le soleil mûrit.
Le repas terminé, le père fait un somme Sur le foin. Sa moitié l’éveille doucement. Un frais baiser d’enfant l’effleure aux tempes, comme Le zéphyr, en juillet, rase le flot dormant.
Debout ! De retourner voici l’heure venue. L’attelage repart et reprend ses travaux : Dans le champ jusqu’au soir geint encor la charrue, Et vont à plein collier tirant les bons chevaux.
Avec ses compagnons à la vaste encolure L’homme, sans s’arrêter, marche du même pas, De ce pas soutenu, calme et vaillante allure, Dont va le paysan jusqu’au jour du trépas.
Enfin le soir descend, et dans la plaine blonde, Où la brise en été creusait des vagues d’or, Luit la route et son rang d’ormes à tête ronde Au loin, et du clocher le coq plus loin encor.
Les vaches font tinter leurs clochettes fêlées Le long du chemin blanc, au bord d’herbe couvert. Par degré le ciel prend des nuances voilées D’améthyste, d’or pâle idéal et de vert.
L’air fraîchit ; à demain semailles et hersage. Les poumons dilatés respirent ; la sueur Du flanc des deux chevaux lassés du labourage S’exhale et fait un nimbe à la blanche lueur.
Le laboureur revient, et brune au crépuscule Sa silhouette, assise au flanc d’un des chevaux, Sur l’horizon lointain et dont la ligne ondule Grandit, mêlant son ombre à celle des coteaux,
Et puis tout lentement pâlit, s’éteint, s’efface. Le croissant argenté paraît au firmament, À son foyer joyeux l’homme a repris sa place ; Il a rempli sa tâche, et son cœur est content.
Le travailleur sourit, plein de reconnaissance Pour Dieu, qui lui donna tendre épouse, enfants blonds. Il s’endort, et ce Dieu lui fait en espérance Voir abonder aux champs de nouvelles moissons.