Poésie du terroir • Élite rustique


  • Édouard Michaud • Après des jours | Les rendez-vous du vers

    Après des jours

    Édouard Michaud


    Après des jours dans la cité qui m’exaspère,
    Après des jours où l’œil comme en exil espère
    Le petit chemin creux bordé de noisetiers,
    Je vous revois, côteaux parafés de sentiers,
    Étangs dont le cristal dans la lumière fume.
    Le vent subtil m’apporte un bruit lointain d’enclume
    Avec l’encens léger d’un proche feu de bois.
    Le parfum qui m’est cher déjà flotte à mes doigts,
    Parfum rural et fort ou discrètement entre
    L’odeur des bœufs perdus en l’herbe jusqu’au ventre,
    Mélangée à votre âme, ô nos agrestes fleurs.
    La nocturne rosée est déjà tout en pleurs
    Sur les nets châtaigniers où le rayon vient boire.
    Le loriot et la fauvette à tête noire
    Sortent des hauts genêts, trille et pipeau d’argent.
    Au front des tufs rocheux l’ajonc brille, émergeant
    Du matelas épais des bruyères qui saignent,
    Et les bouleaux s’éploient aux souffles qui les peignent.
    Voici le Mas, voici la lande où j’allais voir,
    Quand l’Automne en nos cœurs fait descendre le soir,
    Le tragique soleil tomber comme un fruit rouge.
    La source du fossé sous le gras cresson bouge,
    On se sent à la fois allègre et recueilli
    Et le ciel bleu qui tremble aux branches des taillis
    Est si tendre qu’on rêve avec ferveur d’enfance.
    Un éclair luit aux troncs tout là-bas, c’est l’Aurence
    Où s’attarde le geste inlassé du pêcheur.
    Et d’éprouver autour de moi tant de fraîcheur,
    Tant de calme divin et de splendeur alerte,
    Et de me perdre ainsi dans l’immensité verte,
    Sous l’aspect que la ville absurde me donna,
    Je me retrouve tel que Dieu me façonna,
    Mon naturel vainqueur se risque à la fenêtre,
    Je touche les contours oubliés de mon être
    Et pour une heure, hélas ! — trop fugitif cadeau —
    Je suis comme un poisson qu’on replonge dans l’eau.
  • Aurélien Ridon du Mont aux Aigles • L’air bouffe… | Les rendez-vous du vers

    « L’air bouffe… », poème n°173 de mon ouvrage n°9. 1345ᵉ poème publiable.

    L’air bouffe…

    Aurélien Ridon du Mont aux Aigles


    L’air bouffe et, le suivant d’un geste démodé,
    Le ramage effréné d’une peupleraie maigre
    Se laisse amenuiser le temps que l’heure intègre
    L’espace en supplément à ses cycles renés.

    Et les lichens laqués — par quel soleil à queue,
    Quelle lune à fossette, ou quel astre perdu ? —
    Redirigent l’instant vers un ballast ému
    Oublié par un rail devié de vingt lieues.

    Ayant pour seul écran la vue des saules creux,
    Le soir long et canlant à la scène s’invite.
    Il commence toujours par une ombre petite,
    Et l’ambre dans ses tons dit ses miroirs terreux.

    Un air parfois plus fort que le premier en acte,
    Cisèle un monticule, et va fendre un guéret,
    Puis planer au dessus d’un étang qui paraît
    Dans un sommeil profond que la cornifle impacte.

    Les lichens sur l’écorce où leur rêve se fait
    Et où leur vie flagrante en couleurs se dépasse,
    S’oxydent en lenteur, et le zéphyr qui masse
    Le muguet, met leur heure au creux de son gousset.

    Puis s’en vient, renové, un escadron d’horaires :
    Un grimpereau chantonne, un friselis s’étend,
    Un agreste échelon monte temps après temps,
    Vers un air toujours plus célestin puis stellaire.
  • Henry Muchart • Les forgerons | Les rendez-vous du vers

    Les forgerons

    Henry Muchart


    Ce sont les forgerons aux muscles vigoureux,
    Ouvriers de l’enclume et du marteau sonore,
    Dont la force asservit, de l’aurore à l’aurore,
    Les éléments originels, l’eau et le feu.

    Un jour de soupirail frôle les murs humides
    Pleins de gouttes, perlant aux pointes des gramens,
    Des reflets alternés se meuvent sur les mains
    Et les muscles tendus des travailleurs épiques.

    Ils font, près du brasier qui flambe nuit et jour,
    Leur besogne cyclopéenne, dans l’orage
    De l’eau qui gronde, et de la roue, et le tapage
    Des lourds marteaux battant le fer à grands coups sourds.

    Dans un angle, le bloc d’argent de la cascade
    Avec le jour blafard qui tombe du ciel bleu
    Se mêlent aux changeants et chauds reflets du feu,
    Comme un couchant fondu dans l’éclat des nuits froides.

    Et dans ce jour surnaturel, les Forgerons
    Semblent des dieux anciens qui domptent la matière ;
    Gestes humains divinisés dans la lumière,
    Symboles de l’effort et du labeur fécond.

    Car ils forgent des socs pour éventrer la terre,
    Et rendre les labours propices aux moissons ;
    Ils font les coins et les marteaux des bûcherons,
    Et les landiers polis riant aux flammes claires.

    Ils forgent les crochets massifs avec les gonds
    Où tournera le soir le lourd vantail des portes,
    Et, pour les jours de fête où passent des escortes,
    Ils contournent les grilles frêles des balcons.

    Ils forgent des essieux pour la charrette lourde
    Que chargera le poids branlant des gerbes d’or,
    Et des essieux pour la voiture aux fins ressorts
    Qui roulera sans bruit sur le velours des routes.

    Mais l’heure du repos sourit aux travailleurs ;
    Dehors, les bois gelés aux pendeloques claires,
    Dedans, le feu de forge et l’écuelle de terre
    Où la soupe fumante a de chaudes odeurs.

    L’été, sous les figuiers où s’entr’ouvrent les figues,
    Ils respirent le soir et la fraîcheur de l’air ;
    Et des gourdes de peau jaillit en filet clair
    Le vin réparateur des heureuses fatigues.

    Bientôt le bienfaisant et doux sommeil viendra
    Bercer leur corps lassé par la besogne saine
    Et ralentir le cours de la vie en leurs veines,
    Car la Nature est douce à qui suivit sa Loi.
  • Jean-Baptiste Tricard • Les semailles | Les rendez-vous du vers

    Les semailles

    Jean-Baptiste Tricard

    Le bouvier, dirigeant charrue et attelage,
    Quand il a parcouru à pas lents son terrain,
    De son geste éternel, en répandant le grain,
    En fait de longs sillons, tel on lait un fissage.

    Il semble que l’alouette en passant 1’encourage,
    Dès 1’aube, elle s’élance au clair miroir d’azur,
    Jetant au laboureur, le chant si doux, si pur,
    Qu’on entend à l’automne au dessus du village.

    Le travail terminé, cette fille des champs,
    Ne revient plus chanter jusqu’aux jours du printemps
    Mais dès les chauds rayons, sur nos gais paysages,

    Son cri retentissant vient dire aux paysans
    Pour les épis dorés, qui de grains vont ployants,
    Tous les êtres vivants vous doivent leurs hommages.
  • Henri Pauthier • Le retour aux pâtures | Les rendez-vous du vers

    Le retour aux pâtures

    Henri Pauthier

    Les vaches et les bœufs, durant les longs hivers,
    Rêvant du grand ciel bleu qui borde les prés verts,
    Meuglent au souvenir des pâtures lointaines.
    Et de l’herbe fleurie où chantaient les fontaines.
    Mais, lorsque avant-coureurs des brises de l’été
    Les vents tièdes d’avril balayent la Comté,
    Et quand sur le clocher de l’église, fidèles
    Reviennent babiller les noires hirondelles,
    Un matin, à l’appel du berger, les troupeaux
    S’éveillent à grand bruit de leur pesant repos.
    Au sortir de la nuit profonde des étables,
    Les vaches aux longs pis et les bœufs vénérables,
    Buvant à pleins naseaux l’azur et le soleil
    Beuglent éperdument dans le matin vermeil.
    Puis ils vont retrouver les herbes du pacage,
    La forêt de roseaux le long du marécage,
    Et la lisière ombreuse où les grands sapins noirs
    Chantent au vent d’été dans la pourpre des soirs.
    De leurs flancs cahotés montent des vapeurs blondes,
    Et le soleil levant blanchit leurs cornes rondes.
    Ils boivent, en passant, au fond de l’abreuvoir,
    Laissant l’eau de leur mufle en longs ruisseaux pleuvoir.
    Par les prés, où frisonne au loin la brume bleue,
    Fouettant à petits coups leur croupe de leur queue,
    Au rythme cadencé des clochettes de fer
    Ils broutent la lavande et le genêt amer.
    Mais parfois, las de paître, à travers le finage
    Ils errent à pas lents, comme en pèlerinage.
    Ils écoutent longtemps, graves et recueillis,
    L’aubade des oiseaux à l’ombre des taillis,
    Et le bourdonnement, pareil au bruit d’un fleuve,
    Des insectes épars dans la frondaison neuve.
    La lumière les plonge en un ravissement ;
    Ils aspirent la brise au fond du firmament,
    Et, le mufle tendu vers l’azur qui s’embrase,
    Ils semblent savourer, en une longue extase,
    L’ivresse du printemps dans le matin fleuri.
    Un humide brouillard, comme un rêve attendri,
    Nage dans la douceur de leurs grands yeux farouches ;
    Et, ridant leur poitrail tout constellé de mouches,
    Ils célèbrent avec des meuglements joyeux
    La fin de leur exil et le réveil des cieux.
  • Achille Millien • Jour de moisson | Les rendez-vous du vers

    Jour de moisson

    Achille Millien

    En balançant leurs faucilles,
    Jupe courte, sous l’azur,
    Voici que partent les filles
    Pour la moisson du blé mûr.

    Sitôt qu’a donné chacune
    Un coup d’œil à son miroir,
    Elles s’en vont, blonde ou brune,
    Travailler, de l’aube au soir.

    On chemine, on saute, on jase,
    Le pied vif, la langue aussi :
    Rire clair, lambeaux de phrase
    Dans le pur patois d’ici,

    Si bien que l’essaim qui passe
    Là-bas, au long des ruisseaux,
    Laisse envoler dans l’espace
    Comme un gazouillis d’oiseaux.
  • Charles Baussan • Les bœufs | Les rendez-vous du vers

    Les bœufs

    Charles Baussan

    Le soir vient. Le fermier conduit ses bœufs au pré.
    Emplissant le chemin et dévalant les pentes,
    Tout le troupeau descend en bataillon serré,
    Les têtes se heurtant aux croupes galopantes.

    Le chien trottine à droite, à gauche, désœuvré.
    Quelquefois un grand bœuf, de ses cornes luisantes,
    Fait tomber de branche en branche, au fond du fourré,
    Des pommes mûres qui pendaient au bas des entes...

    Dans le pré, maintenant, les bœufs ne courent plus.
    Leurs cous fauchent le sol, tranquilles et goulus.
    Le fermier fait sa ronde ; il longe la clôture ;

    Il voit pousser son herbe, et, tout allant au mieux,
    Par plaisir, il s’attarde un peu dans la pâture
    Et regarde manger autour de lui ses bœufs.

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