Poésie du terroir • Élite rustique


  • Claude Morlaine • Les labours | Les rendez-vous du vers

    Les labours

    Claude Morlaine


    Midi chauffe au zénith son globe incandescent,
    Dont les rayons fondus dégringolent en gerbe…
    La terre n’est qu’un roc !... C’est un travail acerbe
    De labourer ainsi, sous ce soleil pesant…

    Je regarde, à mes pieds, dans le val que descend
    La marche lente de l’attelage superbe
    Des six bœufs roux, que mène un rude gars imberbe,
    Suivis d’un vieux, qui tient l’instrument, en pressant…

    Les sillons, peu à peu, qui retournent l’éteuble,
    Deviennent plus nombreux, en ce labour immeuble…
    L’enfant ne chante plus…, il lève encore un peu

    Son aiguillon brûlant… Tout sue et tout se fane !...
    Le vieillard, seul, sourit ;... car… en sa tête en feu,
    Il sent frémir, sans fin, de grands rêves de glane !...
  • Joseph Pomès • Soir après la pluie | Les rendez-vous du vers

    Soir après la pluie

    Joseph Pomès


    L’orage s’est tari ; mais, au vent frais des monts,
    Sous les lourds marronniers, l’averse se prolonge ;
    Et le ciel où la nue use sa jaune éponge
    Azure les ruisseaux veloutés de limons.

    La ville aux toits mouillés par places s’illumine.
    Soleil occidental, qu’ils sont beaux, tes reflets !
    La blonde jeune fille éloigne les volets
    Et t’admire parmi les grappes de glycine.

    Vers les cîmes trônant dans la clarté du soir,
    La rumeur élargie et houleuse du gave
    Emporte le désir du boutiquier esclave
    Que l’habitude rive à son obscur comptoir.

    Un appétit d’espace et de paix forestière,
    Un besoin de mêler ses cheveux au gazon
    Éveillent le poète en sa triste prison
    Et pénètrent d’espoir son âme tout entière.

    Or, voici qu’annoncé par un lent bêlement
    S’avance un chevrier précédé de ses chèvres
    Et la flûte de buis fait chanter à ses lèvres
    Un rêve pastoral, naïf infiniment.
  • Raoul Toscan • Les péniches | Les rendez-vous du vers

    Les péniches

    Raoul Toscan


    Les lentes péniches vont dans le grand silence
    Du canal, ébranlant à peine ses reflets.
    Les longs chalands s’en vont glissant leur nonchalance
    En suivant le pas essouflé de leurs mulets.
    Ils passent, dirait-on, comme les blancs nuages
    Qui flottent autour d’eux dans le miroir de l’eau
    Et l’on songe parfois aux paisibles voyages
    Que l’on ferait, couché sur le bois de leur dos.
    Ils s’en vont lentement dans un silence immense
    Qui soudain meurt au bruit cassant d’un coup de fouet.
    L’écho s’éteint. Plus rien. Le calme recommence.
    Les péniches s’en vont sur leur chemin muet.
    Au calme de l’été, du refrain qui vous berce,
    Des lointains bleus et des peupliers riverains
    Dont le rideau là-bas de soleil se transperce,
    — Charme plat nous lissant l’après-midi serein —
    Suivez, chalands, le pas reculant de vos ânes
    Qui vont tirant, avec des mouches plein les yeux,
    En avançant, si peu, que l’on croirait qu’ils flânent
    Ne sachant pas que c’est très dur et qu’ils sont vieux,
    Perclus, que chaque pas un peu plus les étrangle
    Et qu’ils voient le calvaire au bout de leur pas lent,
    Mais de pitié le vieux chalandou prend la sangle
    Et s’obliquant, hâle avec eux... Passez chalands ;
    Passez en étirant vos bleuâtres fumées
    Qui révèlent un coin de vie et de maison
    Grouillant et bohémien, — péniches parfumées
    D’une odeur de fleur d’eau, de bois et de goudron.
    Péniches dont l’arrière a l’aspect des roulottes
    Avec tout son petit univers rétréci :
    Petits volets, petits rideaux, linges qui flottent,
    Cuisines en plein air et caisses de percil.
    Le savon bleu. La niche à chien. Quelques volailles.
    Des pots de fleurs. La cage à serin au-dessus
    Et l’écurie où, près de l’âne, dans la paille,
    Sommeille un dernier-né comme un enfant-Jésus.
    Avec la cargaison de sable ou de potiches,
    De tuiles, de charbon ou de bois de sapin,
    C’est là tout le trésor qu’entraînent les péniches
    Mais les chants sont joyeux puisqu’on gagne son pain
    Et qu’on le gagne sans que l’âme soit recluse
    En pleine verdure, en plein air... Hû ! les ânons,
    Hardi ! Nous soufflerons à la prochaine écluse
    Vous devant le fourrage et moi près d’un canon...
    Les chalands de nouveau vont sur le miroir pâle.
    En jaillissant de l’eau la corde a des éclairs
    Et je vois un gamin demi-nu, brun de hâle,
    Me rire de ses dents et de ses grands yeux clairs.
    Filles aux cheveux bleus, aux bijoux de Bohême,
    Vieilles ayant pour châle un morceau de rideau,
    Laissez-moi, mariniers, dans vos chalands que j’aime
    Poursuivre auprès de vous la claire route d’eau.
  • Édouard Michaud • Intimité | Les rendez-vous du vers

    Intimité

    Édouard Michaud


    Je déteste le bruit tumultueux des foules
    Et ne suis jamais mieux qu’en ma claire maison
    D’où je vois dans le vent, à la belle saison,
    Des bois voisins vers moi monter de vertes houles.

    Je vis là sans contrainte avec mes deux enfants,
    Avec ma femme experte aux soins des ménagères,
    Et les heures y sont rapides et légères
    Comme le vif galop d’une troupe de faons.

    Voici l’étroit réduit, là-haut, près des étoiles,
    Où j’évoque parfois le tout petit pays :
    Le jardin campagnard et son pied de maïs,
    Les draps séchant, claquant à l’air comme des voiles ;

    L’abreuvoir rose encor du grand soleil couché,
    Plein de mufles de bœufs d’où l’eau s’égoutte en gemmes,
    Et les toits de chez nous, obstinément les mêmes,
    Faits de chaume où palpite un brin d’herbe accroché.

    L’armoire aux livres dort dans la salle qui donne
    Sur le roc limitant mon parterre exigu,
    Et Le Roy m’y guérit de Samain trop aigu
    Devant l’âtre automnal dont la bûche chantonne.

    Mon regard s’intéresse aux objets familiers :
    Les brocs étincelants et la vaisselle plate
    Qu’un doigt naïf peignit de bouquets écarlates
    Et de fleurons discrets disposés en colliers.

    Leur place est au dressoir sculpté, toujours pareille,
    Et ce sont des amis tels que l’on souffrirait
    De ne plus percevoir leur cristal en arrêt
    Et le luxe criard de leurs plantes vermeilles.

    Enfin, j’ai par les soirs voluptueux et teints
    Du bleu des mers sur qui s’en allait ma jeunesse
    En un rêve si beau qu’on voudrait qu’il renaisse,
    Les sons évocateurs de deux clochers lointains ;

    Saint-Pierre et Saint-Michel semant d’alertes croches
    Après l’Ave jailli lent et mystérieux...
    Et quelque ancien chagrin me vient piquer les yeux
    À suivre votre vol d’oiseaux lâchés, ô cloches !
  • Henri Pauthier • La symphonie des campaines | Les rendez-vous du vers

    La symphonie des campaines

    Henri Pauthier


    Dès l’aube, à travers le décor
    Des prés vêtus de pourpre et d’or,
    Les cloches prennent leur essor ;

    Campaine au son mat, presque éteint,
    Clochette au chant clair, argentin,
    Toutes tintant dans le matin,

    Des étables et des fontaines
    Elles s’ébranlent par centaines
    Au fond des pâtures lointaines ;

    Et tout le peuple de métal
    Jette à l’azur du ciel natal
    Sa fraîche aubade de cristal;

    Les vaches vont à l’aventure,
    Inquiètes, dans la pâture,
    Heurtant leur muffle à la clôture ;

    Elles longent, dans l’or des soirs,
    La lisière des sapins noirs,
    Meuglant après les abreuvoirs ;

    Leur troupe à la panse ballante
    Ondule en procession lente
    Sous le couchant qui s’ensanglante ;

    Soufflant la soif par leurs naseaux,
    Vers les étangs aux fraîches eaux
    Où chante le choeur des roseaux,

    Par les sentes marécageuses
    Vont les placides voyageuses
    Aux prunelles toutes songeuses ;

    Et les cloches à l’unisson
    Reprennent, par tout l’horizon,
    Leur danse folle et leur chanson ;

    Tantôt s’égrenant isolées,
    Tantôt en cadence mêlées,
    Fendant l’air à pleines volées,

    Toutes, dans le soir rayonnant,
    Cloches, clochettes, vont sonnant,
    Résonnant et carillonnant ;

    Et graves, et comme attendries
    Les ondes de leurs sonneries
    Meurent au large des prairies.

    A travers les sentiers du bois
    Le passant s’arrête parfois,
    Pensif, pour écouter leurs voix ;

    Leurs chansons voguent confondues,
    Par les airs comme suspendues,
    Au sein des vertes étendues ;

    En cadence, au creux des sillons,
    L’invisible chœur des grillons
    Accompagne les carillons ;

    Et les plaines et les vallées
    Retentissent, comme étoilées
    Des sons de clochettes ailées.

    A midi, quand sous les cieux blancs,
    Couchés dans l’herbe sur leurs flancs,
    Rêvent les troupeaux somnolents ;

    Par la plaine tout engourdie,
    Où flambe comme un incendie,
    Expire au loin la mélodie.

    Si parfois, rouvrant ses yeux clos,
    Quelque vache, dans son repos,
    De sa queue évente son dos,

    Et des taons écarte l’atteinte :
    A son cou sa clochette tinte
    A peine, d’une voix éteinte ;

    Puis, dans le silence endormeur,
    En ondes lentes, la rumeur
    Retombe, s’élargit et meurt.

    Mais lorsqu’au vent du soir, les prés
    Frissonnent comme un lac, marbrés
    De larges reflets empourprés,

    Il croit entendre sur sa tête
    Les rumeurs d’une ville en fête,
    Où tous les clochers, de leur faîte,

    Epandent en essaims joyeux
    Leurs carillons mélodieux
    Qui s’enchevêtrent sous les cieux ;

    Douces comme les mandolines
    Vibrent le soir sur les collines
    Les voix des cloches cristallines,

    Et lorsque sous les cieux remplis
    D’astres neigeux comme des lys
    Bleuissent les grands prés pâlis,

    On entend toujours, comme en rêve,
    Mourir et renaître sans trêve,
    Tel le bruit des flots sur la grève,

    Les sons épars de leurs concerts
    Qui surnagent au fond des airs
    Dans le sommeil des champs déserts.
  • Auguste-Pierre Garnier • La roulotte | Les rendez-vous du vers

    La roulotte

    Auguste-Pierre Garnier


    Cahotant aux pavés, sortant on ne sait d’où,
    La roulotte des gueux vient, entre chien et loup,
    Prendre à l’abri des murs sa place au champ de foire.
    L’homme dételle sa rosse, la mène boire,
    Ce pendant que, noirauds, effrontés, mal peignés,
    Les gosses du chemin vont offrir leurs paniers.
    Ils en ont pris l’osier flexible au bord des routes.
    Les femmes l’ont tressé près des chèvres qui broutent...
    Mais la roulotte a mis la bourgade en émoi.
    Devant le mauvais œil le peureux se tient coi.
    On brode sur leur dos contes de toutes sortes.
    Les bourgeois vont ce soir bien verrouiller leurs portes.
  • Jules Mayor • Arc-en-ciel | Les rendez-vous du vers

    Arc-en-ciel

    Jules Mayor


    Au-dessus du village, étalant ses soiries,
    L’arc-en-ciel a jeté ses rubans de couleur…
    Sous le soleil nouveau resplendit la prairie,
    Et l’herbe, en frissonnant, se sèche à la chaleur.

    Moissonneurs, chiens, chevaux, ils sont tous sur la route ;
    La besogne avançait, la faux battait les blés,
    Le tonnerre et l’éclair les ont mis en déroute ;
    Ils ont reçu l’averse, impuissants et troublés...

    Mais, maintenant, le ciel sourit à leur défaite,
    Un pinson devant eux chante, sautille et court...
    Un coq claironne au loin dans le village en fête,
    Plus allègres, ils vont, sous leurs vêtements lourds...

    Cependant qu’un peu d’eau tombe encor des feuillées,
    Un nuage s’enfuit qui dormait sur les monts
    Et, les parfums des foins et les terres mouillées,
    Au souffle du vent frais, emplissent leurs poumons…

    Ils songent au logis, aux âtres qui pétillent
    En craquant (l’on dit que c’est signe de bonheur)
    La bûche, les sarments et la fine broutille,
    Car aujourd’hui, c’est feu de joie en leur honneur !

    Au seuil de ta maison, attends, femme fidèle,
    Enfant, ris au soleil de ton rire enfantin,
    Barbotez les canards ! mets plus haut, hirondelle,
    La moire de ton aile en le ciel de satin...

    Et toi, pont gigantesque aux arches de lumière
    Qui, le pied sur la côte et l’autre dans le val,
    Des humbles laboureurs enjambe les chaumières,
    Arc-en-ciel, sois pour eux, comme un arc triomphal !

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