Midi chauffe au zénith son globe incandescent, Dont les rayons fondus dégringolent en gerbe… La terre n’est qu’un roc !... C’est un travail acerbe De labourer ainsi, sous ce soleil pesant…
Je regarde, à mes pieds, dans le val que descend La marche lente de l’attelage superbe Des six bœufs roux, que mène un rude gars imberbe, Suivis d’un vieux, qui tient l’instrument, en pressant…
Les sillons, peu à peu, qui retournent l’éteuble, Deviennent plus nombreux, en ce labour immeuble… L’enfant ne chante plus…, il lève encore un peu
Son aiguillon brûlant… Tout sue et tout se fane !... Le vieillard, seul, sourit ;... car… en sa tête en feu, Il sent frémir, sans fin, de grands rêves de glane !...
L’orage s’est tari ; mais, au vent frais des monts, Sous les lourds marronniers, l’averse se prolonge ; Et le ciel où la nue use sa jaune éponge Azure les ruisseaux veloutés de limons.
La ville aux toits mouillés par places s’illumine. Soleil occidental, qu’ils sont beaux, tes reflets ! La blonde jeune fille éloigne les volets Et t’admire parmi les grappes de glycine.
Vers les cîmes trônant dans la clarté du soir, La rumeur élargie et houleuse du gave Emporte le désir du boutiquier esclave Que l’habitude rive à son obscur comptoir.
Un appétit d’espace et de paix forestière, Un besoin de mêler ses cheveux au gazon Éveillent le poète en sa triste prison Et pénètrent d’espoir son âme tout entière.
Or, voici qu’annoncé par un lent bêlement S’avance un chevrier précédé de ses chèvres Et la flûte de buis fait chanter à ses lèvres Un rêve pastoral, naïf infiniment.
Les lentes péniches vont dans le grand silence Du canal, ébranlant à peine ses reflets. Les longs chalands s’en vont glissant leur nonchalance En suivant le pas essouflé de leurs mulets. Ils passent, dirait-on, comme les blancs nuages Qui flottent autour d’eux dans le miroir de l’eau Et l’on songe parfois aux paisibles voyages Que l’on ferait, couché sur le bois de leur dos. Ils s’en vont lentement dans un silence immense Qui soudain meurt au bruit cassant d’un coup de fouet. L’écho s’éteint. Plus rien. Le calme recommence. Les péniches s’en vont sur leur chemin muet. Au calme de l’été, du refrain qui vous berce, Des lointains bleus et des peupliers riverains Dont le rideau là-bas de soleil se transperce, — Charme plat nous lissant l’après-midi serein — Suivez, chalands, le pas reculant de vos ânes Qui vont tirant, avec des mouches plein les yeux, En avançant, si peu, que l’on croirait qu’ils flânent Ne sachant pas que c’est très dur et qu’ils sont vieux, Perclus, que chaque pas un peu plus les étrangle Et qu’ils voient le calvaire au bout de leur pas lent, Mais de pitié le vieux chalandou prend la sangle Et s’obliquant, hâle avec eux... Passez chalands ; Passez en étirant vos bleuâtres fumées Qui révèlent un coin de vie et de maison Grouillant et bohémien, — péniches parfumées D’une odeur de fleur d’eau, de bois et de goudron. Péniches dont l’arrière a l’aspect des roulottes Avec tout son petit univers rétréci : Petits volets, petits rideaux, linges qui flottent, Cuisines en plein air et caisses de percil. Le savon bleu. La niche à chien. Quelques volailles. Des pots de fleurs. La cage à serin au-dessus Et l’écurie où, près de l’âne, dans la paille, Sommeille un dernier-né comme un enfant-Jésus. Avec la cargaison de sable ou de potiches, De tuiles, de charbon ou de bois de sapin, C’est là tout le trésor qu’entraînent les péniches Mais les chants sont joyeux puisqu’on gagne son pain Et qu’on le gagne sans que l’âme soit recluse En pleine verdure, en plein air... Hû ! les ânons, Hardi ! Nous soufflerons à la prochaine écluse Vous devant le fourrage et moi près d’un canon... Les chalands de nouveau vont sur le miroir pâle. En jaillissant de l’eau la corde a des éclairs Et je vois un gamin demi-nu, brun de hâle, Me rire de ses dents et de ses grands yeux clairs. Filles aux cheveux bleus, aux bijoux de Bohême, Vieilles ayant pour châle un morceau de rideau, Laissez-moi, mariniers, dans vos chalands que j’aime Poursuivre auprès de vous la claire route d’eau.
Je déteste le bruit tumultueux des foules Et ne suis jamais mieux qu’en ma claire maison D’où je vois dans le vent, à la belle saison, Des bois voisins vers moi monter de vertes houles.
Je vis là sans contrainte avec mes deux enfants, Avec ma femme experte aux soins des ménagères, Et les heures y sont rapides et légères Comme le vif galop d’une troupe de faons.
Voici l’étroit réduit, là-haut, près des étoiles, Où j’évoque parfois le tout petit pays : Le jardin campagnard et son pied de maïs, Les draps séchant, claquant à l’air comme des voiles ;
L’abreuvoir rose encor du grand soleil couché, Plein de mufles de bœufs d’où l’eau s’égoutte en gemmes, Et les toits de chez nous, obstinément les mêmes, Faits de chaume où palpite un brin d’herbe accroché.
L’armoire aux livres dort dans la salle qui donne Sur le roc limitant mon parterre exigu, Et Le Roy m’y guérit de Samain trop aigu Devant l’âtre automnal dont la bûche chantonne.
Mon regard s’intéresse aux objets familiers : Les brocs étincelants et la vaisselle plate Qu’un doigt naïf peignit de bouquets écarlates Et de fleurons discrets disposés en colliers.
Leur place est au dressoir sculpté, toujours pareille, Et ce sont des amis tels que l’on souffrirait De ne plus percevoir leur cristal en arrêt Et le luxe criard de leurs plantes vermeilles.
Enfin, j’ai par les soirs voluptueux et teints Du bleu des mers sur qui s’en allait ma jeunesse En un rêve si beau qu’on voudrait qu’il renaisse, Les sons évocateurs de deux clochers lointains ;
Saint-Pierre et Saint-Michel semant d’alertes croches Après l’Ave jailli lent et mystérieux... Et quelque ancien chagrin me vient piquer les yeux À suivre votre vol d’oiseaux lâchés, ô cloches !
Cahotant aux pavés, sortant on ne sait d’où, La roulotte des gueux vient, entre chien et loup, Prendre à l’abri des murs sa place au champ de foire. L’homme dételle sa rosse, la mène boire, Ce pendant que, noirauds, effrontés, mal peignés, Les gosses du chemin vont offrir leurs paniers. Ils en ont pris l’osier flexible au bord des routes. Les femmes l’ont tressé près des chèvres qui broutent... Mais la roulotte a mis la bourgade en émoi. Devant le mauvais œil le peureux se tient coi. On brode sur leur dos contes de toutes sortes. Les bourgeois vont ce soir bien verrouiller leurs portes.
Au-dessus du village, étalant ses soiries, L’arc-en-ciel a jeté ses rubans de couleur… Sous le soleil nouveau resplendit la prairie, Et l’herbe, en frissonnant, se sèche à la chaleur.
Moissonneurs, chiens, chevaux, ils sont tous sur la route ; La besogne avançait, la faux battait les blés, Le tonnerre et l’éclair les ont mis en déroute ; Ils ont reçu l’averse, impuissants et troublés...
Mais, maintenant, le ciel sourit à leur défaite, Un pinson devant eux chante, sautille et court... Un coq claironne au loin dans le village en fête, Plus allègres, ils vont, sous leurs vêtements lourds...
Cependant qu’un peu d’eau tombe encor des feuillées, Un nuage s’enfuit qui dormait sur les monts Et, les parfums des foins et les terres mouillées, Au souffle du vent frais, emplissent leurs poumons…
Ils songent au logis, aux âtres qui pétillent En craquant (l’on dit que c’est signe de bonheur) La bûche, les sarments et la fine broutille, Car aujourd’hui, c’est feu de joie en leur honneur !
Au seuil de ta maison, attends, femme fidèle, Enfant, ris au soleil de ton rire enfantin, Barbotez les canards ! mets plus haut, hirondelle, La moire de ton aile en le ciel de satin...
Et toi, pont gigantesque aux arches de lumière Qui, le pied sur la côte et l’autre dans le val, Des humbles laboureurs enjambe les chaumières, Arc-en-ciel, sois pour eux, comme un arc triomphal !