Poésie du terroir • Élite rustique


  • Aurélien Ridon du Mont aux Aigles • Un souffle matinier… | Les rendez-vous du vers

    « Un souffle matinier… », poème n°34 de mon ouvrage n°4. 493ᵉ poème publiable.

    Un souffle matinier

    Aurélien Ridon du Mont aux Aigles


    Un souffle matinier, bleuté de ses habits,
    Près d’un talus chétif, pose son air qui bâille ;
    Les sens de la campagne y doublent en roulis
    Leurs dires éthérés qui s’échouent sur la paille.

    La glèbe aventureuse a, d’un soupir de glace,
    Pris son meilleur élan pour la journée donneuse.
    L’oiseau migrant parti, l’on fait, par contumace,
    Un récit de son vol dans la mémoire heureuse.

    Et dans l’odeur du pré qui gonfle l’éther peint
    Par d’automates tons, et poliment artistes,
    Rien que de la souplesse, au repos du rotin
    Du panier, imagé, rien qu’il faille qu’on liste,

    Inventorie de trop, dépeigne avec plus d’aise.
    Mais une strophe heureuse appose sa menotte
    Au poème, déplie, pour s’y asseoir, sa chaise,
    Ou allonge ses vers au tapis de ses notes.
  • Henry Muchart • Vers les neiges | Les rendez-vous du vers

    Vers les neiges

    Henry Muchart

    Après avoir sellé les vifs petits chevaux
    À la clarté d'une lanterne dans l'étable,
    On part en pleine nuit, sous les seules étoiles,
    À travers le village où bêlent les troupeaux.

    Les sabots des chevaux résonnent sur la route,
    Puis viennent les sentiers grimpant à travers bois,
    Une pointe de jour a glacé le ciel froid
    Et, dans l'air qui fraîchit, l'aube frissonne toute.

    Les pics bouleversés d'un chaos de rochers
    Sont tout roses de la lumière matinale
    Et, dans le ciel plus pâle où fondent les étoiles,
    Quelques flocons légers commencent à monter.

    Maintenant, c'est la paix des pures Pyrénées,
    À peine un cri d'oiseau passant sous le ciel lourd,
    Un gave qui s'écroule avec un long bruit sourd
    Et qui semble immobile au fond de la vallée.

    Pour gravir les derniers sommets, on a laissé
    Dans la stérilité des solitudes mornes,
    Les chevaux fatigués manger l'avoine blonde
    Et tremper leurs naseaux dans le ruisseau glacé.

    Le bleu panorama des montagnes s'étage
    Et des villages clairs s'éparpillent au loin ;
    La neige, enfin ! la neige en un creux de ravin
    Apparaît, vierge et pure et divinement blanche.

    Et c'est d'une saveur étrange, en l'air piquant,
    Sous le soleil terrible en ces roches brûlées,
    De sentir des fraîcheurs de neige immaculée
    Voluptueusement, vous fondre entre les dents.
  • Marie Dauguet • Au labour | Les rendez-vous du vers

    Au labour

    Marie Dauguet

    La terre luit, comme le ventre clair d’un grèbe,
    Étalant au bord des forêts son flanc joyeux.
    Et voici, retournant patiemment la glèbe,
    Le couple angéliquement doux de mes grands bœufs.

    Les voici cadencés, majestueux et graves,
    S’avançant balancés d’un rythme harmonieux;
    Le pied prudent, le front haut sous le joug, la bave
    Défilant lentement des mufles spongieux.

    Couple pensif et fort qui sait comme on emblave
    Et comment on laboure et connaît le chemin
    Par où l’on va chercher le maïs et les raves ;
    Qui ne tolère pas le bâton ni le frein.

    Couple qui sait tracer seul d’impeccables lignes;
    Épris d’ordre serein, enseignant, rituel,
    Comme on souffre la vie et comme on se résigne
    Au labeur incessant sous l’impassible ciel.

    Les voici, attentifs à la moindre parole,
    Grivelot et Pommé, car on mène les bœufs
    — Et cette mélopée au fond du soir s’envole —
    Sans rudesse, en causant tête à tête avec eux.

    Et souvent je les joins l’automne à la charrue,
    Leur parlant à leur gré un langage choisi,
    Caressant de la main leur figure velue,
    Leur front calme, leur flanc que le couchant roussit.

    Ô cœur, ô cour le mien, plein d’inquiète écume,
    Bondissant et toujours vide et torrentueux,
    Regarde ces bœufs doux et la glèbe qui fume
    Comme un paisible autel, sois paisible comme eux.

    Sois le cœur ingénu de ces grands bœufs, tes frères,
    Qu’aucune vérité n’altère ou ne corrompt ;
    Sois le cœur infini et profond de la terre,
    Mirant un peu de ciel au dos bleu des sillons.
  • Alfred Descarries • L'hiver aux champs | Les rendez-vous du vers

    L’hiver aux champs

    Alfred Descarries

    La neige tourbillonne, et sur la route blanche
    Les grelots aux tons clairs égrènent leur chanson…
    La morsure du froid fait gémir chaque branche,
    Mille larmes d’argent scintillent au glaçon !…

    On dirait qu’un encens s’élève de la terre
    Où le sillon repose en un calme sommeil,
    Et le bon paysan de sa demeure austère
    Contemple son champ triste attendant le réveil !…

    L’aïeul se chausse au feu d’une bûche d’érable.
    Il a conquis l’aisance à force de labeurs !
    Et regarde attendri les petits â sa table…
    Demain… ces petits-là seront des laboureurs !…

    Et pendant que la neige en flocons, grave, tisse
    L’éphémère linceul de la fécondité,
    L’aïeul demande au ciel qu’il protège et bénisse
    Les foyers et les champs de sa postérité !…
  • Édouard Michaud • Los | Les rendez-vous du vers

    Los

    Édouard Michaud

    C’est fête au cher pays, trop longtemps méconnu
    Et qui doutait, il semble, ou s’ignorait lui-même,
    Et sous le pur soleil, éclatant d’azur nu,
    On fait mieux qu’exalter sa splendeur verte, on l’aime.
     
    Il est si doux. le cher pays, soit que l’étang,
    Parmi les glaïeuls plats, tremble à l’air ou miroite ;
    Ou qu’alerte et fuyant sa coupe trop étroite,
    La source fraîche s’offre au ruisseau qui se tend.
     
    Il est si doux quand l’avril passe et que les branches,
    S’enivrant aux pommiers de son allègre appel,
    Pour rendre encor plus bleu le bleu divin du ciel,
    S’enveloppent du givre odorant des fleurs blanches.
     
    Il est si doux dans ses pacages et ses bois,
    Ses chemins creux où rit l’éclair bref des fontaines,
    Dans l’outremer léger de ses crêtes lointaines
    Et l’émail de ses fleurs où se poissent nos doigts.
     
    Il est si fort, le cher pays, dans le tronc vaste,
    Près duquel n’atteint pas l’orgueil d’or des midis,
    Des châtaigniers géants, puissamment arrondis
    Sur la mer des blés noirs qui les bat d’un flux chaste.
     
    Il est si plein d’une âme triste, il est si plein
    D’une âme nostalgique et qui vaut qu’on l’atteigne,
    Avec ses rocs d’exil où la bruyère saigne
    Et sa lande indigente où tout semble orphelin.
     
    Doux, fort, méditatif, l’admirable équilibre !
    Et se peut-il rêver sol plus humain au cœur
    Que celui qui jamais oppressant et vainqueur,
    Chante ou pleure avec moi, lui discret et moi libre ?

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