Poésie du terroir • Élite rustique


  • Lucie-Edwige Mayen • Le chariot rouge | Les rendez-vous du vers

    Le chariot rouge

    Lucie Edwige-Mayen

    Durant toute la nuit le cheval, à pas lents,
    A gravi les coteaux et regagné la plaine.
    Dans le lavis du jour, chantant sa cantilène
    L’Homme qui le conduit est las et somnolent.

    L’aube rosit au ciel et les flèches de feu
    Dardent passionnément sur les sillons ocres
    Et jette des points d’or dans le ruisseau nacré
    Ou de petits poissons tracent des ronds soyeux.

    Midi exaspéré sonne aux champs éblouis,
    Le tumulte vibrant d’abeilles en délire
    Cherche le miel exquis et l’arôme, et la cire
    Au cœur voluptueux des pistils réjouis.

    Et, nimbé de poussière, en mille atomes d’or
    Le rouge chariot poursuit la longue route
    Dont le ruban moiré s’entremêle, s’ajoute
    À l’Apennin neigeux au fond du bleu décor.

    L’Homme qui n’en peut plus remonte dans le char,
    Et brisé, il s’endort, abandonnant les rênes
    Alors, le bon cheval qui comprend bien sa peine
    Connaissant son chemin, va, sans faire un écart.

    Il va, les yeux fixés là-bas, sur l’horizon,
    Les naseaux dilatés et l’oreille en alerte,
    Sans se laisser tenter par la bonne herbe verte
    Ou l’orge du fossé qui sent la fenaison.

    Le harnais aux pompons fleuris d’effilés roux
    S’attache sur la selle avec des clous de cuivre
    Et les grelots brillants ont des reflets de givre
    Lorsque pressant le pas ils vibrent à son cou.

    Bien paisible, il s’en va, par crainte des cahots
    Attentif aux passants, aux bœufs, aux attelages
    Il passe sur un pont, traverse les villages,
    La plume de faisan tremblant sur son front haut !

    Repose Charretier ! Dors au son des grelots !
    Le bon cheval poursuit en évitant l’ornière
    Et, sachant que tu dors, agite sa crinière
    Pour éloigner les taons fomentant des complots.

    Que Ton rêve soit doux, autant que ton lit dur,
    Repose Charretier, car cette route est tienne,
    Car elle est bien à Toi, la Poussière Olympienne
    Qui vient des champs Toscans sur les beaux épis murs !
  • Édouard Michaud • Le roulier | Les rendez-vous du vers

    Le roulier

    Édouard Michaud

    Certe, il dût être bon de s’en aller jadis,
    Franc roulier revêtu de sa blouse très bleue,
    Libre et le savourant à toute heure et par lieue,
    Charme riant ou dur de mon petit pays.

    On se levait l’été bien avant l’aube, rude
    Et la botte accrochant le cailloutis des cours,
    Et les chevaux liés entre les brancards lourds,
    On partait à travers l’obscure solitude.

    Puis le soleil montait, lingot éblouissant,
    Et l’aurore effeuillait sur l’eau grise ses roses,
    Et notre homme assistait à l’éveil lent des choses,
    De l’heure merveilleuse habituel passant.

    Puis c’étaient le matin tout frémissant d’abeilles,
    L’aveuglante clarté plus chaude aux coins d’ajoncs,
    Et ces errants experts à façonner les joncs
    Qu’on rencontre porteurs de fragiles corbeilles.

    Le roulier essuyait son grand front lumineux,
    Déboutonnait son col et retroussait ses manches,
    Et pour chasser les taons suceurs, coupait des branches
    Qu’il fixait aux harnais à l’endroit de leurs nœuds.

    Il traversait des ponts très vieux, d’une seule arche,
    Se mirant au cristal de ruisseaux smaragdins,
    Et cinglait l’air parfois de claquements soudains
    Ou sifflait en rêvant une chanson de marche.

    Dans l’infini des champs, des arbres, des pâtis,
    Il conduisait d’un poing viril sa carriole
    Et voyait croître au ciel, taché de blanc qui vole,
    Le cap noir de clochers apparus tout petits.

    Il abordait un bourg endormi dans ses feuilles,
    S’arrêtait à l’auberge et repartait gaillard
    D’avoir mangé du pain frotté d’ail et de lard
    Et lampé d’un vin gris qui se boit sans qu’on veuille.

    Quelquefois, fatigué de la route, il gagnait
    L’obscurité d’un chemin creux plein d’ombre verte,
    Ou musait au seuil frais d’une chaumière ouverte,
    Fruste et grise en son cadre éclatant de genêt.

    Il avait tout ce qui nous enchante et nous berce :
    L’étang lisse sabré de roseaux sveltes, l’air
    Tout embaumé des bois houleux comme la mer,
    Lorsque le vent du sud les frappe avec l’averse ;

    L’abrupt rocher d’où pend la ronce, le miroir
    De la source qui stagne entre deux touffes d’herbe,
    Et le tragique automne où la bise est acerbe
    Et le douillet hiver fait de blanc et de noir.

    Il avait la rencontre heureuse, à la fontaine,
    De la vierge qui rit, profil clair, front nimbé,
    Et dans le soir pieux des monts pensifs tombé
    La maison du repos ne s’offrant plus lointaine.

    Et précédé d’un bruit gazouilleur de grelots,
    Il arrivait devant la porte où l’on dételle,
    Quand l’ample lune émerge au ciel qui se constelle
    Et qu’aux tucs bleus grandit le frisson des bouleaux.

    Ivre du beau chemin parcouru, le teint rouge,
    Ses deux chevaux, ses compagnons, dûment soignés,
    Dans la salle aux rideaux peints de bouquets fanés
    Et que hante un tic-tac de balancier qui bouge ;

    Sous le chalel semblable à quelque nef d’or roux,
    Il s’attablait, la dent avide et la voix haute,
    Et taquinant sa fille ou causant avec l’hôte,
    Mastiquait comme un ogre et buvait comme un trou.

    Et bien lesté de très succulente provende,
    À l’heure recueillie où la pipe s’éteint,
    Il s’en allait dormir jusqu’au petit matin
    Entre de rudes draps parfumés de lavande.
  • Adolphe Hardy • Chaumière | Les rendez-vous du vers

    Chaumière

    Adolphe Hardy

    La bicoque, chaume et torchis, rit sous la roche,
    Entre la route en pente et la rivière proche.
    Une soue est derrière ; un courtil est devant.
    Sur des cordes, du linge usé clapote au vent.
    Au toit, quelques pigeons dorment, roulés en boules.
    Par les trous de la haie entrent, sortent des poules.
    Au vieux tuyau de fer de la source, un fil d’eau
    Coule entre rouille et mousse et déborde d’un seau,
    Tandis qu’assise à l’ombre, une fille superbe,
    En coiffe à bavolet, plume un canard dans l’herbe.
  • Paul Pionis • Aurore | Les rendez-vous du vers

    Aurore

    Paul Pionis

    Dans le vieux cimetière endormi sous les cieux,
    L’herbe est lourde de pleurs que d’invisibles yeux
    Du haut du firmament versent dans les ténèbres.
    C’est l’heure où, fatigués de leurs appels funèbres,

    Dans les murs ruinés, croulants et pleins de trous,
    Par terreur du soleil se cachent les hiboux ;
    L’heure où la nuit s’enfuit, emportant dans ses voiles
    Au fond du ciel pâli les mourantes étoiles...
    L’air est déjà moins noir : mais ce n’est pas le jour.

    Dans l’ombre transparente, on devine la tour
    Du clocher qui, des morts surveillant la demeure,
    Hurle aux vivants les glas et leur compte chaque heure,
    Cri du Temps qui vieillit, aux seuls vivants jeté,
    Car l’heure, chez les morts, s’appelle Éternité.

    Au bas du cimetière en pente vers l’aurore,
    Vaguement entrevu, le hameau dort encore.
    Pas un feu, pas un bruit ; ni mouvement, ni voix ;
    Silence grandiose au milieu de ces croix.
    Cependant l’horizon est tout blanc de lumière.
    Clocher, maisons, tombeaux, tout sort de l’ombre et, fière,
    La haute voix d’un coq annonçant le soleil
    Sonne, comme un clairon, le réveil, le réveil...
    Et, comme autant d’échos, d’autres clairons répondent :
    Et mille bruits dans l’air passent et se confondent :
    Un volet en s’ouvrant grince et bat contre un mur ;
    Un verrou crie et geint ; des pas sur le sol dur
    Font claquer des sabots en alarmant une oie ;
    Un moineau chante; un bœuf mugit ; un dogue aboie.
    Au clocher du cadran quatre coups ont tinté :
    Et, soudain, le hameau semble ressuscité.
    Se réveilleront-ils aussi, les morts que j’aime ?
    Les reverrai-je un jour, dans l’azur où Dieu sème,
    Énormes grains de feu, les astres flamboyants ?
    Comme je voudrais croire avec les vrais croyants,
    O mes chers disparus, que nous avons des ailes !
    Croire qu’il est un lieu plein de fleurs éternelles
    Et d’arbres merveilleux caressés par le vol
    D’oiseaux chantant l’amour mieux que le rossignol,
    Où tout est pureté, splendeur, joie, harmonie,
    Où l’âme à l’âme-sœur reste à jamais unie !
    Croire enfin qu’animés par la Divinité,
    Nous avons droit, comme elle, à l’immortalité !
    Et, tandis que je songe, un rayon qui vous dore,
    Ô croix ! vous baise au front et vous parle d’aurore.
  • Léonce Depont • La maison | Les rendez-vous du vers

    La maison

    Léonce Depont

    Non loin du pauvre champ que l’humble main cultive,
    À l’endroit où le pré se termine en sentier,
    Dans la vieille maison, coud la compagne active
    De l’homme, du labeur des aïeux héritier.
     
    Tous deux, bien que s’affaisse et geigne la solive,
    Sont heureux là : leur cœur s’y donne tout entier.
    Semer le blé, faucher l’herbe, cueillir l’olive,
    Respirer en passant l’odeur d’un églantier :
     
    Voilà leur vie. Émus, candides et fidèles,
    Dans le jardin rempli d’oiseaux et d’asphodèles,
    Leur travail achevé, tous deux viennent s’asseoir
     
    Devant la maison grise où les aristoloches
    Grimpent, pour écouter, dans l’air calme du soir,
    Se plaindre l’âme errante et lointaine des cloches.
  • Emmanuel Vitte • Les bœufs | Les rendez-vous du vers

    Les bœufs

    Emmanuel Vitte

    Il pleut depuis trois jours et les bœufs pacifiques,
    Les bœufs sont accroupis devant les râteliers ;
    Leurs grands yeux doux ont des regards mélancoliques
    Qui semblent rechercher des rêves oubliés.

    Ont-ils, par atavisme, en leurs âmes moroses,
    Entrevu la lueur vague des jours anciens,
    Où leurs pères vivaient en des apothéoses,
    Grisés des lourds parfums des trépieds assyriens ?

    Non, les bœufs de chez nous n’ont nulle souvenance
    Des rites solennels de Thèbes et d’Assur,
    Et c’est aux champs que vont les rêves qu’en silence
    Ils élaborent sous leur crâne large et dur.

    Car les bœufs ont l’amour de la tâche féconde
    Que leur race accomplit depuis des milliers d’ans,
    Et qu’elle accomplira jusqu’à la fin du monde,
    Sous les brumes d’automne, ou les soleils ardents.

    Et, quand le laboureur réveillera la ferme,
    Appelant au travail les bêtes et les gens,
    Les bœufs songeurs viendront, d’un pas tranquille et ferme,
    Tendre leurs fronts crépus aux bouviers diligents.

    Dociles à la voix de l’homme qui les mène,
    Dans la sécurité de leur force, ils iront
    Côte à côte, courbés sous le dur joug de frêne,
    Posant avec lenteur leurs pieds fendus et ronds.

    Ils iront, doux et forts, sans que rien les étonne,
    Étant les ouvriers de Dieu père du pain,
    Infliger à la friche inerte et monotone
    Le douloureux labour qui féconde son sein.

    Humant l’acre senteur des glèbes retournées,
    Et parfois beuglant vers le prochain abreuvoir,
    Sans paraître lassés de leurs rudes journées,
    Les bœufs travailleront de l’aube jusqu’au soir.

    Et le semeur, épris de leur labeur austère,
    Ayant jeté sa graine aux sillons assoupis,
    Songera vaguement à l’éternel mystère,
    Par qui la glèbe lourde enfante les épis.

    Puis, joyeux, supputant déjà ses blés en grange,
    Le soir, devant les nappes rouges du couchant,
    Croira voir je ne sais quelle moisson étrange
    Qu’un laboureur du ciel récolte dans son champ.

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