Le ciel s’est découvert et le vent souffle immense, Heurtant les châtaigniers dont sonnent les flancs creux, Et les pommiers givrés qui se choquent entre eux Sont tels qu’on peut les voir quand le printemps commence.
La lune ronde plane et c’est l’enchantement, Le long des rus captifs d’éblouissantes gaines, De lys fanés un peu vers les trous de fontaines, Jusqu’au nocturne bleu de l’horizon dormant.
Soudain du coteau proche une voix mâle huche Et le cristal de l’air s’en brise. Elle promet Le coup de cidre et le bon coin où l’on se met Près de l’âtre chantant des ronrons de la bûche.
Elle part de veilleurs en marche pour le bourg Dans la bise obstinée à leurs blouses de toile, Et qui, jugeant de l’heure au frisson de l’étoile, Rentreront, un coq fou jetant son appel court.
Ils vont, leur pas se feutre et leur gosier loquace Tente d’anciens couplets malgré le gel plus fort. Le bourg s’offre et tant mieux si le vent qui se tord Geint d’un portail mal clos que son humeur tracasse.
L’accueil sera meilleur du feu vermeil, meilleur Sera le cidre bu sur le marron qui craque, Et l’on se serrera comme harengs en caque À savoir le froid vif pas très loin, bien qu’ailleurs.
Et l’on aura, surcroît qui seul les meut en somme, Avec l’évocateur du drac, des lébèrous, Le conteur dont l’œil rit sous un arc de poils roux, Mal fait pour le dormeur trop épris de son somme,
Les filles, profils purs, regards nets, cheveux blonds, Que, furtif, l’on saisit à leurs hanches précoces, En attendant le jour tumultueux des noces Où l’on viendra les prendre au son des violons.
Les blonds maïs, sous les baisers des brises folles, Laissent se dérouler aux champs de la Comté Leurs feuillages légers comme des banderolles, Et chantent doucement sous l'azur de l'été.
Des faux, s'entrechoquant avec un bruit d'armures, Servent d'épouvantail aux oisillons du ciel Dont le peuple babille autour des grappes mûres, Et picore les grains sucrés comme le miel.
Juillet verse aux maïs sa lumière et sa joie, Et les épis, vêtus d'or pâle aux frissons clairs, Luisent sous leurs fourreaux d'émeraude et de soie, Et dans les feux du soir dardent de blonds éclairs.
Chantez, ô belles du pays, Chantez les grappes du maïs.
Mais bientôt, à travers les tiges d'or rouillées, Comme les blonds essaims dans les espaliers, Les filles, avec des rires éparpillées, Moissonnent les épis dans leurs grands tabliers ;
Et pendant tout l'automne, ils balancent leurs grappes, Pendus sous les plafonds en chapelets serrés ; Vers eux la flamme rousse élargissant ses nappes Mêle les sons du bronze à leurs reflets dorés ;
Alors on les égrène ; et, les soirs de décembre, Les femmes, babillant à l'entour du brasier, Ensemble sous leurs doigts font pleuvoir les grains d'ambre Tintant comme la grêle au fond des vans d'osier ;
Durant des mois entiers broyant la graine ronde Les moulins font entendre au vallon leurs tics-tacs, Et le fleuve odorant de la farine blonde Ruisselle des tamis dans la gueule des sacs ;
Puis, sur l'âtre penchant leurs figures rougeaudes, Les femmes de Comté versent en longs filets Le lait sur les maïs et le parfum des gaudes, Comme un rustique encens, s'exhale des chalets ;
Les marmots, à travers l'azur de la fumée Qui s'empourpre parfois d'un long frisson vermeil, Regardent s'épaissir la pâte parfumée Où semble rire encore un rayon de soleil.
Chantez, ô belles du pays, Chantez les grappes du maïs.
Gaudes, à votre nom tout le passé lointain Dans mon cœur rajeuni se réveille et murmure, Comme éclate, sous la fraîcheur de la ramure, Une aubade d'oiseaux à l'appel du matin,
Tandis que votre odeur vient hanter mes narines. Il me semble aspirer encore à pleins poumons Cet air vierge qui souffle à torrents sur nos monts, Trempé dans le parfum énivrant des résines.
Souvenirs du village ! Ô coq du vieux clocher S'éveillant sous l'azur au chant des hirondelles, Blancs vergers qu'éventaient les brises de leurs ailes, Musique des essaims à l'entour du rucher ;
Prés où s'égrènent les clochettes argentines, Nuit des granges, où sur les foins amoncelés, J'écoutais palpiter le souffle chaud des blés, Pâle, et le cœur ému de frayeurs enfantines ;
Vers les champs de maïs ondoyant sous les cieux Bien souvent ma pensée en arrière regarde ; Exilé du pays natal, ma lèvre garde La rustique saveur du mets de nos aïeux ;
Auprès des montagnards comtois, aux longues blaudes, Au foyer déserté j'irai m'asseoir encor, Voir le maïs qui bout rire en fossettes d'or, En chantant son ronron, dans la marmite aux gaudes.
Les vaches ruminant le sainfoin qui, docile, Sous leurs dents décidées, largement capitule, Vont d’un bord à l’orée du pré qu’un vent bouscule, L’encolure attiédie et la queue qui s’effile.
L’un de leurs yeux perdus fait la caricature Du bovin ne sachant trop pourquoi il est là ; Les cornes rabattues et, plein de grumelures, Le mufle, et les poils noirs et blancs manquent d’éclat.
Un coup de toupillon sur le pissenlit fier, A couché son soleil parmi l’herbe banale ; Et, passant leur chemin, parcourant tiers par tiers, L’infini du pâtis, les vaches se régalent.
Autour de leur ripaille : une étendue fleurie, Où pointe un bataillon qui l’espèce varie. Et depuis l’air altier de la prairie convexe, S’y mêlent, des chevreaux, les braîments circonflexes.
Le coquelicot simple, et d’incarnat gorgé, Est fortement contri de n’avoir excité Encor, les ans passant, les taureaux atoniques, Pas plus que les boucs mous ou les béliers stoïques.
La marguerite rêve — et sans trop l’exprimer — De voir sa fleur rester sur le coin de la lippe D’un bovin digérant d’intrus fongus le stipe, Éclatant au soleil vers ses ors réhaussé.
Les orges sous l’azur blêmi De l’aurore à peine où frémi, Tendrement au bord du bois rose, Somnambulique, un merle cause. Très loin, vers l’horizon bleuté, Quelque part un coq a chanté.
L’air de velours vibre en sourdine, Comme une pâle mandoline, Et, colombe au bord de son nid, De flocons d’écume garni, La source aux palpitantes houles, Imperceptiblement roucoule.
Sur les mélisses diaphanes, Il semble que frissonne et plane, Semant des plumes dans le vent, Un essaim pensif d’oiseaux blancs, Aux sonorités cristallines, L’air est une harpe câline.
Les chaumes s’étirent et songent, Où des vols d’alouettes plongent, Où s’étouffent des gazouillis. À la lisière des taillis, Comme des lèvres qui sourient, Des roses vagues sont fleuries.
Et mon cœur, sans maître ni glose, Soupire avec l’odeur des roses Sauvages aux fossés des bois ; Avecque, la clarté qui croît, Tournoiement de fuseaux d’aïeule, Le bruisselis doux des éteules.
Octobre glorieux sourit à la nature. On dirait que l’été ranime les buissons. Un vent frais, que l’odeur des bois fanés sature, Sur l’herbe et sur les eaux fait courir ses frissons.
Le nuage a semé les horizons moroses, De ses flocons d’argent. Sur la marge des prés, Les derniers fruits d’automne, aux reflets verts et roses, Reluisent à travers les rameaux diaprés.
Forêt verte qui passe aux tons chauds de l’orange ; Ruisseaux où tremble un ciel pareil au ciel vernal ; Monts aux gradins baignés d’une lumière étrange. Quel tableau! quel brillant paysage automnal !
À mi-côte, là-bas, la ferme ensoleillée, Avec son toit pointu festonné de houblons, Paraît toute rieuse et comme émerveillée De ses éteules roux et de ses chaumes blonds.
Aux rayons dont sa vue oblique est éblouie, L’aïeul sur le perron familier vient s’asseoir : D’un regain de chaleur sa chair est réjouie, Dans l’hiver du vieillard, il fait moins froid, moins noir.
Calme et doux, soupirant vers un lointain automne, Il boit la vie avec l’air des champs et des bois, Et cet étincelant renouveau qui l’étonne Lui souffle au cœur l’amour des tendres autrefois.
De ses pieds délicats pressant l’escarpolette, Un jeune enfant s’enivre au bercement rythmé, Semblable en gentillesse à la fleur violette Que l’arbuste balance au tiède vent de mai.
Près d’un vieux pont de bois écroulé sur la berge, Une troupe enfantine au rire pur et clair, Guette, sur les galets qu’un flot dormant submerge, La sarcelle stridente et preste qui fend l’air.
Vers les puits dont la mousse a verdi la margelle, Les lavandières vont avec les moissonneurs ; Sous ce firmament pâle éclate de plus belle Le charme printanier des couples ricaneurs.
Et tandis que bruit leur babillage tendre, On les voit déroulant la chaîne de métal Des treuils mouillés, descendre et monter et descendre La seille d’où ruisselle une onde de cristal.
* * *
À peine les faucheurs ont engrangé les gerbes Que déjà les chevaux à l’araire attelés Sillonnent à travers les chardons et les herbes La friche où juin fera rouler la mer des blés.
Fécondité des champs ! cette glèbe qui fume, Ce riche et fauve humus, recèle en ses lambeaux La sève qui nourrit et colore et parfume Les éternels trésors des futurs renouveaux.
Les labours, encadrés de pourpre et d’émeraude, Estompent le damier des prés aux cent couleurs. De sillons en sillons, les bouvreuils en maraude Disputent la becquée aux moineaux querelleurs.
Et l’homme, aiguillonnant la bête, marche et marche, Pousse le coutre. Il chante, et ses refrains plaintifs Évoquent l’âge où l’on voyait le patriarche Ouvrir le sol sacré des vallons primitifs.
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Écoutez : c’est le bruit de la joyeuse airée Qui, dans le poudroîment d’une lumière d’or, Aussi vive au travail que preste à la bourrée, Bat en chantant les blés du riche messidor.
Quel gala ! pour décor, le chaume qui s’effrange ; Les ormes, les tilleuls, le jardin, le fruitier Dont la verdure éparse enguirlande la grange, Flotte sur les ruisseaux et jonche le sentier.
Pour musique le souffle errant des matinées ; La chanson du cylindre égrenant les épis ; Les oiseaux et ces bruits d’abeilles mutinées Que font les gais enfants dans les meules tapis.
En haut, sur le gerbier que sa pointe échevelle, La fourche enlève et tend l’ondoyant gerbillon. En bas, la paille roule et glisse par javelle Et vole avec la balle en léger tourbillon.
Sur l’aire, les garçons dont le torse se cambre, Et les filles, leurs sœurs rieuses, déliant L’orge blonde et l’avoine aux fines grappes d’ambre, Font un groupe à la fois pittoresque et riant.
En ce concert de franche et rustique liesse, La paysanne donne une note d’amour. Parmi ces rudes fronts hâlés, sa joliesse Évoque la fraîcheur matinale du jour.
De la batteuse les incessantes saccades Ébranlent les massifs entraits du bâtiment. Le grain doré jaillit en superbes cascades. Tous sont fiers des surplus inouïs du froment.
Déjà tous les greniers sont pleins. Les gens de peine Chancellent sous le poids des bissacs. Au milieu Des siens, le père, heureux, à mesure plus pleine, Mesure et serre à part la dîme du bon Dieu.
Il va, vient. Soupesant la précieuse charge Et tournant vers le ciel son fier visage brun, Le paysan bénit Celui dont la main large Donne au pieux semeur trente setiers pour un.
* * *
Maintenant, plus d’azur clair, plus de tiède haleine, Plus de concerts dans l’arbre aux lueurs du matin : L’œil ne découvre plus les pourpres de la plaine Ni les flocons moelleux du nuage argentin.
Les rayons ont pâli, leurs clartés fugitives S’éteignent tristement dans les cieux assombris. La campagne a voilé ses riches perspectives. L’orme glacé frissonne et pleure ses débris.
Adieu soupirs des bois, mélodieuses brises, Murmure éolien du feuillage agité. Adieu dernières fleurs que le givre a surprises, Lambeaux épars du voile étoilé de l’été.
Le jour meurt, l’eau s’éplore et la terre agonise. Les oiseaux partent. Seul, le roitelet, bravant Froidure et neige, reste, et son cri s’harmonise Avec le sifflement monotone du vent.