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Jean Le Sage • Aux abreuvoirs | Les rendez-vous du vers
Aux abreuvoirsJean Le SageL’été, le soir des jours brûlants,Les bœufs vont des grasses prairies,Tout le long des berges fleuries,Calmes et doux, à pas très lents ;Ils vont aux gués, les beaux bœufs blancs,Dans les sources jamais tariesRafraîchir leurs gorges meurtries,Laver leurs gros fanons ballants.Et quand, joyeux, dressant leur queueIls plongent dans cette onde bleueOù flambe le couchant vermeil,Il semble qu’en l’eau qui rougeoie,De leur large narine, on voieTomber des gouttes de soleil. -
Marie Dauguet • La vieille église | Les rendez-vous du vers
La vieille égliseMarie DauguetVieille église en prière au bord du firmament,Je m’assieds à ton seuil, dont la douceur me tente.Autour de moi plus rien qu’un étincellementSoyeux ; la solitude, et cette odeur de menthe.Tu domines l’espace où rêvent les vents bleus,Les prés couleur de ciel, les seigles en javelle,Le primitif village, avec ses toits rugueux,Et le temps et mon cœur, toute la vie réelle.La bourrache azurée, que le soleil étiole,Du serpolet séché, des remous d’herbe folle,Où des papillons bleus frissonnent enlacés,Entourent ton portail et ses pavés cassés.Sur des coquelicots, brusques taches vermeilles,La molène élevant partout ses thyrses d’or,S’alentit la chanson fluide des abeillesQui bercent le sommeil millénaire des morts.Car on découvre encor, dont s’orne ta muraille,Des dalles où l’on voit dormir des chevaliers,Très dignes sous le casque et la cotte de maille,Avec leur chien fidèle assoupi à leurs pieds.Et, baume caressant la trace des cilices,Parmi le grand silence, à ton porche arrêté,Aujourd’hui le soupir frais d’un orgue est monté,Jusqu’à l’âme, portant ses langueurs séductrices.Quand je rêve à ton seuil, ayant soif, ayant faimD’Idéal, mendiant que la misère écrase,Comme il coule à pleins flots sur mes plaies en extase,Le baume guérissant du Bon Samaritain. -
Lud. Jan • La mort du taureau | Les rendez-vous du vers
La mort du taureauLud. JanC’est un taureau géant qu’on mène à l’abattoir.On n’a plus peur du roi monstrueux des collines,Car un cercle de fer traverse ses narines ;Et les petits enfants suivent sur le trottoir.Lui, superbe, du feu dans ses rouges prunelles,Il marche en hésitant au murmure des voix,Ne reconnaissant plus les rumeurs des grands boisNi les bleus horizons des landes maternelles.Impassible toujours sous les coups insultants,Sans se hâter jamais en sa massive allure,Il secoue un instant sa peau rugueuse et dure,Comme il faisait, l’été, quand il chassait les taons.Alors, vers ses flancs roux tournant sa grosse têteEt fouettant ses jarrets de sa queue au poil ras,Il s’arrête, stupide, et regarde là-bas,Prêt à fuir au lointain dans un bruit de tempête.Hier, il courait ainsi par les prés du vallon.Fauve, éperdu, farouche, il allait en aveugle ;Et les pâtres disaient « Écoutez-le qui beugle ! »Et fuyaient en voyant ce vivant tourbillon.Cependant, par surprise, on lui mit une entraveEt les troupeaux du bourg virent passer, honteux,Ce roi que des bouviers conduisaient devant eux,De leurs vils aiguillons excitant son pas grave.C’est le soir. Le taureau traverse la cité.Lui, le rêveur géant des vastes solitudes,Il est dépaysé parmi les multitudes,Où manquent à la fois l’air et la majesté.On fait halte devant une porte qui rouleC’est ici ! Mais soudain, l’œil sournois, et baissantPar un suprême effort son cou rude et puissant,Il se tourne en arrière et fait face à la foule.Alors, des travailleurs aux bras sanglants et nusL’entraînent brusquement sur le seuil redoutable,D’où ne s’exhalent point les parfums de l’étable,Mais les âcres odeurs de meurtres inconnus.Devant lui, le boucher colossal se prépareIl lève sa massue et la fait tournoyer ;Puis, d’un terrible coup qui le force à ployer,Il le frappe à la tête avec un « han ! » barbare.Un instant, le taureau, sur lui-même affaisséSous le poids accablant d’immobiles ténèbres,Sent trembler ses jarrets et fléchir ses vertèbresMais, les deux bras tendus, l’homme s’est redressé.D’un mouvement rythmique il frappe entre les cornesLe taureau tombe ; il râle ; et dans ses yeux éteintsPasse la vision des pacages lointainsEt des soleils couchants sur les landes sans bornes.Encor, si tu mourais vaincu par un rival,En un choc furieux, pour quelque vache brune,O Roi, sous la clarté sereine de la lune,Dans la bruyère en fleurs de ton landier natal !Les oiseaux effrayés s’envoleraient des branches ;La terre frémirait de douleur et d’effroi,Et la Nature en deuil déroulerait sur toiLe noir linceul des nuits semé de larmes blanches ! -
Aurélien Ridon du Mont aux Aigles • La génisse couchée | Les rendez-vous du vers
« La génisse couchée », poème n°98 de mon ouvrage n°6. 657ᵉ poème publiable.
Le verbe circuir est l’un de ceux que j’ai le plus souvent utilisés dans mes poèmes. Sa conjugaison admise donne deux s. Comme au septième vers de ce poème, j’ai dans mes écrits pris l’habitude — sans parler véritablement de licence poétique — de n’utiliser qu’un seul s dans ces cas précis, et j’ai préféré conserver cette habitude, cela sonnant mieux, me semble-t-il.
La génisse couchée
Aurélien Ridon du Mont aux Aigles
Couchée sur son côté, tachetée par les coups
Du soleil délayant, sauvage et sans rougir,
Ses chaleurs autant que ses chantonnants soupirs,
Une amorphe génisse en l’alpage maugrée,
Meugle à bas tons, timide, exprime en ce vert pré
On ne sait quel émoi, quel savoir animal.
Le bronze de sa cloche, en un repos total,
Caresse les boutons d’or dont l’herbe est jonchée.
Une altière montagne à son dos est dressée,
Trois milans y tournoient autour d’un pic rocheux,
Circuisant on ne sait quel instinct giboyeux,
Ou faisant seulement part au tableau parfait.
La cime des vieux pins auxquels le bleu ciel plaît,
Chatouille la blancheur estompée de ses nues.
Le vert ci-conjugué, dans le soir, diminue,
Et laisse place enfin aux teintes d’acajou.





















