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Léonce Depont • Semailles | Les rendez-vous du vers
SemaillesLéonce DepontSurgissant aux clartés douteuses dont s’émailleLe ciel, strié vers l’Est de pourpre et de carmin,L’homme et l’enfant, pliés au labeur surhumain,Préparent l’humble champ pour l’auguste semaille.Pour vivre, il faut qu’armé du soc, l’homme bataille :Tant d’éléments dressés lui barrent le chemin.Mais le mâle courage et la robuste mainFont la terre docile et profonde l’entaille.L’enfant, qui sans relâche excite les taureaux,Et brandit l’aiguillon comme un jeune héros,Suit l’attelage dans un sillon parallèle ;Et dans l’âcre vapeur qu’exhale le guéret,Un oiseau, qui module encor son chant discret,À l’approche des bœufs, monte et se trempe l’aile. -
Daniel Sivet • Les montagnardes | Les rendez-vous du vers
Les montagnardesDaniel SivetLa montagne les vit naître, elle les verraMourir. Si leur taille est moins assouplie et fine,Elles ne coiffent pas la Sainte Catherine :C’est d’elles que l’enfant de la glèbe naîtra.De bonne heure, leur teint à l’air se hâlera,Sans altérer en rien leur saine bonne mine.Quand elles oseront, de leurs voix argentines,Une ancienne chanson, le vent l’emportera.Leur langage a l’accent du bon patois sonoreQui marche droit au but sans phrase et métaphore,Et ne sait qu’un refrain de ballade, très vieux.La semaine finie, en respect du dimanche,Timides, à l’écart des regards envieux,Elles ont seulement une coiffe plus blanche. -
Marie Dauguet • Clarté de l'aube | Les rendez-vous du vers
Clarté de l’aubeMarie DauguetClarté de l’aube chaste aux ailes des colombes,Givre laiteux, fardez les bois ; tremblez rayonsSur les lys entrouverts à la pierre des tombes,De lilas bleuissants parez les noirs sillons.Clarté de l’aube rose au cou des tourterelles,Brouillard vermeil, coulez à l’écume des eaux,Frémissante rosée ensanglantant les prêlesQui nimbez d’incarnat la fuite des bouleaux.Splendeurs du jour nouveau, en roses triomphalesFleurissez les jardins merveilleux de la nuitEt mêlez à la brise aux joyeuses rafales,Le sang des calices larges épanouis.L’Amour s’éveille et tend sa lèvre inassouvieÀ l’humide parfum des jeunes voluptésEt verse à son désir, roses, votre ambroisie,Meurtrissant vos langueurs de baisers indomptés.Les chevreaux piétinent l’argent frais des fontaines,Boivent le jour naissant épars en leurs reflets,Et le berger frileux sous sa cape de laineDessine au milieu d’eux son profil violet,Et sa flûte répand, pour charmer l’aube rousse,Son murmure, pendant qu’à son fruste amoureuxElle sourit debout et les pieds dans la mousse,Tordant à son front l’or mouillé de ses cheveux. -
Emmanuel Vitte • Labour | Les rendez-vous du vers
LabourEmmanuel VitteÀ peine l’aube grise ajourait l’horizon,Débrouillant par degrés les coteaux et la plaine,À l’heure où le fermier a quitté sa maison,Avec ses bœufs trapus à la fumante haleine.Comme un sceptre, il a pris en main son aiguillon,Après avoir lié le joug en bois de frêneAux fronts des ouvriers superbes du sillon :Les voici sur la glèbe où la brume se traîne.Fier de voir se courber ses bœufs à son appel,L’homme enfonce le soc dans le sol qu’il déchire,Telle une chair vivante où plonge le scalpel :Il sait que pour porter la moisson qu’on admire,Bien avant que l’épi ne frissonne au grand jour,La terre doit saigner sous le fer du labour. -
Édouard Michaud • Faneuse | Les rendez-vous du vers
Une autre version du poème donne, au quatrième vers, froid et non frais.Puis le septième et le huitième vers sont littéralement différents :Et le vent est plus doux tant la belle superbeAvec ses bandeaux courts bruns sur son front étroit.Et enfin, au vers terminal, étreint remplace éteint, ce qui semble, dans ce deuxième cas plus approprié ; mais j’ai laissé la première version telle quelle, tant l’oisif qu’est le vent dont le sud fait son verbe me semblait irremplaçable. -
Charles Chalmette • La boucherie | Les rendez-vous du vers
La boucherie
Charles Chalmette
Vieille rue où nous sommes allés tant de fois !
Ta chapelle et ta vierge en larmes nous sont chères,
Mais nous t’aimons aussi parce que les bouchères
Portent le barbichet et parlent le patois.
En ce siècle, où la mode offre tant de costumes,
Où l’ennui, tous les jours, conçoit de nouveaux jeux,
Tu sais garder l’aspect des temps moyenâgeux,
Le zèle des aïeux et les vieilles coutumes.
Rien ne peut l’ébranler, t’entamer, vieux quartier !
Malgré le temps qui te noircit et te lézarde,
Mieux que les chiens, au poil crépu, qui font la garde,
Tu protèges ta race et ton rude métier.
Sous l’égide du Saint vigilant dans sa châsse,
Qui vit s’agenouiller bien des peuples fervents,
Gens obscurs, pèlerins, chevaliers, rois, savants,
Tu nargues l’incendie et le siècle qui passe.
Mais nous l’aimons dans ta splendide vétusté,
Toi, qu’emplit le matin, la foule des servantes ;
Et malgré ton air fruste, à bon droit tu te vantes
D’être la gloire et l’ornement de la cité.
Elles ne sont pourtant pas belles tes boutiques,
Le luxe étincelant n’y pénètra jamais,
Une madone, un Christ, des souvenirs aimés
Parent les murs noircis de tes foyers antiques.
Dès l’aube, le garçon a saisi son « acier »
Qui pend à ses côtés, comme une baïonnette,
Pour faire à son couteau, la lame franche et nette :
Cruels apprêts d’un pacifique justicier !
Ceint du blanc tablier et relevant la manche,
Tel un maître sculpteur conscient de son art,
Il disloque les os et tranche dans le lard,
Découpe le carré, le gigot et l’éclanche.
La bouchère à l’étal met les « filets mignons »
Qui reçoivent parfois la visite des dogues,
Dispose encor fumants, les « girauds » et les « gogues »,
La cervelle sanguinolente et les rognons.
Elle attend les clients la viande grasse et fraîche,
Tandis que dans un fond, fixés aux soliveaux,
On peut voir suspendus, par des crochets, les veaux.
La tête en bas, sortant leur langue rose et rèche.
Quels étranges pensers agitent leurs cerveaux,
Regrettent-ils les prés, le trèfle, la luzerne,
Ou bien regardent-ils, de leur œil fixe et terne
Leur propre sang couler le long des caniveaux ?
Puis c’est le va et vient quotidien des voitures,
Portant de l’abattoir le mouton et le bœuf,
Sauf pendant les « jours saints » où l’on met tout à neuf,
L’étal tout maculé de sang, les devantures.
Une vieille souvent y vient pour un achat
Son regard avisé cherche le morceau tendre,
Elle s’en va, revient, hésite, sait attendre,
Prend enfin et demande du mou pour son chat.
La bouchère répond : « Prenez ma bonne dame »
Ajoute... pour causer : « Quel vilain temps il fait »
Et tendant le paquet d’un air très satisfait :
« Cela fait vingt-cinq sous, une livre cent grammes ».
La vente continue ainsi tout le matin,
Le panier déjà lourd au bras, la ménagère,
L’ouvrière, le pauvre à la bourse légère
Y frôlent le bourgeois qui médite un festin.
Lorsque l’après-midi tinte ses heures lentes,
Une vieille qui coiffe encor un barbichet
Sur sa chaise s’endort en laissant le crochet
Ou l’aiguille tomber de ses mains nonchalantes,
Le soir, dans la chapelle, elle parle des siens
À son saint préféré qu’elle éclaire d’un cierge,
Recommande son âme à la clémente Vierge
En des mots inconnus de tous les paroissiens. -
Aurélien Ridon du Mont aux Aigles • Concoctage | Les rendez-vous du vers
« Concoctage », poème n°139 de mon ouvrage n°6. 698ᵉ poème publiable.
Concoctage
Aurélien Ridon du Mont aux Aigles
L’abeille revenant de concocter son miel,
Circule à pleine ailure autour des rosiers courts.
Les mesnils s’entassant au fond du vieux hamel,
Font tout mon horizon, et j’en salue l’atour.
La brume continue, inépaisse et stérile,
Est ici, d’un ciel lourd, largement découverte ;
Des pluies ne battront pas l’eau qui déjà batille
En bordure du ru, du fleuve, la desserte.
Du blé, la poussière âcre et née de son fauchage,
En flottant dans l’air doux, fait toute une inertie,
Puis arrive au moulin ruiné dont le jambage
De pierres seul subsiste, et l’embrasse en amie ;
Et dans cette ironie, elle est un peu farine,
S’offrant, lors, toute faite à la huche invisible,
Revisitant le siècle achevé où la mine
Du pain est peu à peu devenue irascible.
Cette poussière drue qu’un rayon preux fendille,
Bientôt en laisse un autre, et puis moult la percer ;
Alourdi d’idéaux, assourdi par les vrilles
Des machines allant, tambour battant, brosser
Les cultures à soi dévouées amplement,
L’on pense et l’on retourne une idée après celle
Que l’on a neutrement chantournée juste avant,
Jamais vraiment repu de ces philtres fidèles.
Il y a tout un sens qui monte ici et vainc ;
Dans son courant subtil, l’on s’embarque, allégé,
Songeant diligemment à l’extase du thym
Qui dans l’air, au récit insolite inventé,
Se mêle à la lenteur des fléaux de naguère
Qui du champ de blé jaune extrayaient le grain mûr.
Et l’on lie un contraste à une idée très claire,
Séparant, des pensées, la mesure du fur.


















