-
Daniel Sivet • Le paysage | Les rendez-vous du vers
Le paysage
Daniel Sivet
Lui, le riche terrien, y vient voir ses moutons,
Ses récoltes de blé, le produit du fermage,
Dédaigneux des beautés graves du paysage
Qui s’étend tout là-bas, au-delà des cantons.
Les forêts de sapins coupent de leurs festons
Le ciel pur, les confins ocreux des labourages,
Les gorges, la vallée et les sites sauvages
Harmonisés, fondus dans la douceur des tons.
Au travers, quelques toits de maisons paysannes,
La flèche d’un clocher dans l’ombre diaphane,
Les ruines d’Urfé, les Bois-Noirs, le Mont-Blanc.
Dans l’ensemble vêtu de splendeur montagnarde,
Au centre des lointains vaporeux, bleus ou blancs,
Sur des rochers à pic une chèvre regarde. -
Aurélien Ridon du Mont aux Aigles • Pointe de douceur | Les rendez-vous du vers
« Pointe de douceur », poème n°30 de mon ouvrage n°7. 1004ᵉ poème publiable.
Alternance en genre toujours facultative dans mes poèmes de cet ouvrage.
Pointe de douceur
Aurélien Ridon du Mont aux Aigles
Le trouble du brouillard stagne au travers d’anneaux
D’or que l’aube finie laisse en rayons voler ;
Quand ses morceaux s’échouent sur l’étique radeau
Abandonné au plan d’eau, triomphe l’été.
Le bêlement rustique, et ne s’arrêtant point,
De la chèvre la plus matinale de toutes,
Est ouï du fermier qui devança de loin
Chacun des durs réveils des bœufs au bord des routes.
Comme une odeur de miel perce la ferme fraîche,
C’est celle qu’en août l’on sent près des poiraies,
Ou celle qu’un purin idéalisé prêche
À l’esprit du poète errant sur ses sommets.
L’air palustre mêlé à celui que les champs
Récemment moissonnés émettent sans vergogne,
Vient croiser la moiteur qu’a le matin flottant
À revendre à qui quiert douceur dans sa besogne. -
Charles Argentin • Moisson | Les rendez-vous du vers
MoissonCharles ArgentinSous un large soleil de cuivre rutilantQui, du zénith en feu choît d’aplomb sur les plaines,Les moissonneurs, humant la flamme, hors d’haleines,Impriment à leurs faulx un rythme étincelant.Partout, les blés rompus jonchent le sol brûlant,Et sur les chariots où l’on rit à voix pleines,Les épis mûrs, ployant sous la lourdeur des grainesS’écroulent, enlevés d’un sûr et brusque élan.Tout à coup, des clameurs ! La campagne est en branle.Un fouet claque, un char crie et pesamment s’ébranleSous le quadruple effort de ses lourds percherons ;Et, vers l’agreste toit de chaume de la ferme,Parmi les tourbillons du chanvre et les juronsLe rustique attelage avance d’un pas ferme… -
Emmanuel Vitte • Le gros chêne | Les rendez-vous du vers
Remerciements à Marc Rochet, arrière petit-fils de l’auteur, pour avoir, à ma demande, numérisé l’ouvrage L’heure du rêve dont ce poème est issu.Le gros chêneEmmanuel VitteIl n’est plus le géant, tant de fois séculaire,De l’antique forêt glorieux survivant !Le gros chêne est tombé, non sous l’assaut du vent,Mais sous les coups honteux de la hache vulgaire.Toi qui fus insensible aux morsures des ans,Toi dont la résistance affolait la tempête,Alors qu’elle passait, hurlante, sur ta tête,Sans pouvoir incliner jamais tes bras pesants !Toi qui puisais sans cesse aux entrailles fécondesDu sol gaulois le sang qui fait l’arbre immortel,Et le chêne plus fort que la tour du castelDont le granit soutient les assises profondes !Hélas ! il a suffi des stupides effortsD’un bûcheron cupide armé d’une cognée,Pour faire s’exhaler ton âme résignée,Dans l’écroulement lourd et vaste de ton corps.Chêne, où donc est le temps, où, d’une âme attendrie,Le peuple contemplait ta force avec orgueil,Croyant entendre, aux jours d’allégresse ou de deuil,Frémir en tes rameaux l’âme de la patrie ?Mais les hommes n’ont plus, en leur cœur sans amour,Le culte et le respect de la beauté des choses :Ils vont, profanant tout, les chênes et les roses,L’œuvre des siècles comme l’œuvre d’un seul jour.Cependant tu fus bon, de la bonté constanteEt tranquille que Dieu dispense aux êtres forts,Et qui vibrait, ô chêne, en suaves accords,Aux souffles de la brise épars en ta charpente.Quand le livide éclair déchirait l’horizon,En ouvrant dans la nue un effrayant déluge,Les travailleurs des champs bénissaient le refuge,Que leur offrait alors ta large frondaison.Pleins de l’ennui des jours, les anciens du villageSur tes pieds sinueux aimaient venir s’asseoir.Gardien de leur passé, tu ranimais l’espoirEn leur cœur refroidi par les glaces de l’âge.À ton ombre évoquant les lointains souvenirs,Ils se remémoraient, non sans quelqu’allégresse,Leurs antiques exploits de guerre ou de jeunesseEt les gais incidents des champêtres plaisirs.Quand la veuve pensive, à l’allure inquiète,Venait glaner du bois pour son foyer, le soir,En abondance alors tombaient de ton front noirLes rameaux desséchés, poussière de ta tête.Puis, quand venaient les jours de fête du hameau,Une foule rieuse accourait sous tes branches.Garçons en blouses bleues, filles en coiffes blanches,Tous dansaient à ton ombre, au son du chalumeau.Cependant que, pareil à l’aïeul qu’on révère,Et dont le cœur est plein d’indulgence et d’amour,Tu préservais les fronts de la chaleur du jourEt mêlais aux chansons ta grande voix sévère.Et maintenant, il n’est qu’un avare gazon,À la place où le chêne enfonçait ses racines.Plus d’ombre, plus de nids, plus de rumeurs divines,Plus de vaste ramure embrassant l’horizon.Rien qu’un sol presque nu, que le troupeau dédaigne,Où croissent, çà et là, la ronce et le chardon,Où parfois, vers le soir, errant à l’abandon,Un pauvre âne survient dont l’encolure saigne.Et l’enfant du pays qui fut absent longtemps,Cherche d’un œil ému, doutant s’il se fourvoie,Le chêne qui semblait l’accueillir avec joie,Et se prend à pleurer l’ami de ses printemps. -
Andréa Devidal • La Danse du Forez | Les rendez-vous du vers
La Danse du Forez
Andréa Devidal
« La Chrétienté se meurt ! » À ce cri de détresse
Qu’apporte, en gémissant, la brise de l’Orient,
La France s’est levée, et sa voix vengeresse
Fait jaillir un héros de chaque vrai croyant.
Dieu le veut ! Dieu le veut ! Ces mots saints que naguère,
Léguaient, en expirant, les croisés à leurs fils,
Encore ont retenti comme un appel de guerre,
Et tous ont répondu, superbes de défis !
La croix, qui les unit, décore leur poitrine :
Ils cherchent, frémissants, l’étendard de leur Roi.
Tous n’ont qu’un seul désir: marcher en Palestine,
Voler vers l’inconnu sur l’aile de la Foi !
Or cet élan guerrier, qui va des monts aux plaines,
Sous son souffle puissant a courbé le Forez ;
Lesventsont murmuré quelque chose aux vieux chênes
Et le comte Guy IV a surpris leurs secrets.
Guigue est un beau seigneur à l’œil brillant d’audace,
Il est de haute taille, a le maintien royal,
Le front fier, digne fils de la vaillante race
Des comtes du Forez, il est brave et loyal.
Comme ses preux aïeux, paladins d’un autre âge,
Qui mettaient tout leur sang au service de Dieu,
Du roi, des opprimés, et pour punir l’outrage,
Les premiers, à l’assaut, s’élançaient en tout lieu,
Dans la nuit du passé se perd leur origine ;
À tous les grands exploits, ils sont mêlés, dit-on :
Un comte de Forez, vers le pont de Bouvine,
Sous son genou vainqueur fit palpiter Othon ;
Guillaume III mourut au siège de Nicée ;
Un autre ancêtre aussi repose à Roncevaux....
Malgré tant de héros, tant de gloire passée,
Guy, qu’on a surnommé « le Père des Vassaux »,
Par ses måles vertus, sa grande âme, est de taille
À rehausser encore son blason glorieux !
A l’appel des Chrétiens d’Orient, il tressaille
Et sur sa bonne épée, il attache les yeux...
Dieu le veut ! Dieu le veut ! Simplement, sans bravade,
Remettant femme, enfants, à la garde de Dieu,
Il résout de partir pour la Sainte Croisade,
Et commande aussitôt le banquet de l’adieu.
Il convient, au départ, d’apaiser bien des haines,
Ainsi que les regrets du moment solennel.
Combien s’en vont voler vers ces rives lontaines,
Qui ne reverront plus le foyer paternel ?
Dans tous les environs, un jeune page sème
La nouvelle, priant tout seigneur féodal
De venir sans manquer, au cœur du Forez même,
Dans l’antique château de Sury-le-Comtal.
Noël, date si chère à tous les cœurs fidèles,
Est le jour désigné pour fêter les adieux...
Gracieux écuyers et gentes damoiselles,
Accourez en chantant à ce festin joyeux.
Quel accord, confus comme un rêve,
Du sein de la plaine s’élève ? Entendez-vous ?...
Entendez-vous Monter, du manoir solitaire,
Un doux bruit d’àmes en prière ?
C’est le moment du rendez-vous !
A présent, ce n’est qu’un murmure
Qui glisse à travers la ramure
Du chêne en deuil et du sapin...
À genoux ! C’est l’heure où, peut-être,
La bénédiction du prêtre
Achève l’office divin...
Dans la brume et dans le silence
Des chants frappent l’air en cadence :
Entendez-vous ?.... Entendez-vous
Des cris de joie emplir l’espace ?
C’est l’instant du plaisir qui passe,
Et de la danse aux élans fous !
Jeunes écuyers, nobles dames,
Au jeu plaisant livrez vos âmes :
Riez Jeunesse n’a qu’un temps ;
Quand la terre n’a plus de rose,
Assez tôt l’on devient morose,
Et l’on pleure ses beaux vingt ans !
Mais, à cette franche allégresse,
Succèdent des cris de détresse :
Entendez-vous ?... Entendez-vous
Ces accents poignants, ces alarmes ?
C’est l’heure cruelle des larmes...
Ah ! pour pleurer, accourons tous !
Ils s’élançaient tous à la ronde
Dans une danse furibonde,
Lorsque, s’effondrant sous leurs pas,
Le plancher creuse des abîmes,
Où disparaissent ces victimes
Si peu mûres pour le trépas :
Tandis que la plaine sommeille,
Quels sons frappent encore l’oreille ?
Entendez-vous ?... Entendez-vous
Ces sanglots, ces plaintes amères...
C’est le moment où les mères
Les reconnaissent à genoux.
Oh! les lugubres funérailles !
Pleurez ces fruits de vos entrailles ;
Baisez leurs fronts décolorés.
Pauvres femmes ! Seules, leurs ombres
Vous reviendront, dans les nuits sombrès,
Conter la Danse du Forez !
Oh ! Ce fut une danse effrénée, et l’histoire
Raconte que de tous ces enfants radieux,
Fiancés à l’amour ou promis à la gloire,
Bien peu survécurent à ces bonds furieux.
On les coucha sans vie, au sein de leurs domaines,
Et longtemps le Forez fut voilé dans les pleurs ;
Longtemps au vent des nuits, les nobles châtelaines
Mêlèrent les sanglots qui déchiraient leurs cœurs...
Mais rien n’est éternel sur notre pauvre terre,
Un jour, tout s’apaisa; les mères, à leur tour,
Allèrent partager la couche funéraire
De ceux qu’avaient bercés leurs doux hymnes d’amour.
Puis un nouveau château, sur le manoir antique
De Sury s’éleva, dominant les forêts,
Et seul, dans le pays, un adage historique
Consacra, désormais, la Danse du Forez !



















